Cicero
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Cicéron est le critique antique le plus important de l'épicurisme parce qu'il le comprenait intimement et y résistait depuis les habitudes d'un esprit philosophiquement ambitieux. Il n'était pas un adversaire occasionnel écartant le plaisir comme vulgaire. Il a étudié les revendications de l'école avec un sérieux inhabituel, respecté son architecture logique et l'a attaquée là où il croyait qu'elle était la plus persuasive. Cela le rendait redoutable : il pouvait exposer non seulement ce que l'épicurisme niait, mais aussi ce qu'il risquait de vider de la vie humaine.
Son hostilité n'était pas purement théorique. Cicéron était un aristocrate romain, un avocat et un homme d'État dont l'identité dépendait de l'ancien langage du devoir, de l'honneur, du service public et de la gravité morale. L'épicurisme menaçait ce monde en déplaçant le bien vers la sérénité privée et en réduisant l'obligation civique à un contrat prudentiel. Pour un homme qui avait construit sa compréhension de soi autour de la res publica, cela n'était pas seulement philosophiquement suspect ; c'était existentiellement insultant. Il voulait croire que la vie d'action pouvait encore être justifiée, que le sacrifice public était plus qu'un noble inconvénient. Sa critique d'Épicure est donc aussi une défense du type d'homme qu'il pensait être.
Dans De finibus et De natura deorum, Cicéron sonde les revendications les plus profondes de l'épicurisme : que le plaisir est le bien suprême, que la justice est un arrangement social, que les dieux sont sans rapport avec les affaires humaines, et que la peur peut être dissoute par une doctrine correcte. Il pouvait reconnaître l'attrait thérapeutique de ce système. Il comprenait pourquoi des gens effrayés voudraient une philosophie qui rendait la mort moins terrifiante et la punition divine moins plausible. Mais il voyait aussi le coût. Si la vertu n'est qu'un moyen d'accéder au plaisir, alors le courage, la générosité et la maîtrise de soi deviennent des instruments plutôt que des excellences. Si la justice n'est qu'un avantage mutuel, alors la loyauté ne dure que tant qu'elle est payante. Si les dieux sont réduits à des êtres lointains et inactifs, alors la religion devient un confort privé plutôt qu'un horizon moral public.
C'est ici que les propres contradictions de Cicéron affinent le portrait. Il accusait l'épicurisme de réduire la vie au confort, pourtant une grande partie de sa propre carrière a été consacrée à rechercher la sécurité, le prestige et la survie dans un ordre politique violent. Il valorisait la grandeur civique, mais il pouvait être prudent, vaniteux, indécis et profondément vulnérable au besoin d'approbation. Il défendait la vertu républicaine tout en manœuvrant pour se préserver au sein d'une république en déclin. Cette instabilité donnait à sa critique une urgence : il n'était pas un saint dénonçant le plaisir d'en haut, mais un homme compromis essayant de sauver la grandeur morale d'une ruine politique.
Le coût de cette lutte était énorme. Pour les autres, les polémiques philosophiques de Cicéron ont aidé à définir les frontières intellectuelles du débat éthique romain, préservant les arguments épicuriens même alors qu'il tentait de les vaincre. Pour lui-même, elles ont pu être un moyen de résister au désespoir. Si la république échouait, alors au moins le langage du devoir pouvait encore être défendu contre les philosophies de retraite. Pourtant, cette défense avait un prix : elle exposait à quel point ses propres idéaux étaient fragiles et combien son opposition à la paix épicurienne était aussi un refus d'admettre à quel point la grandeur romaine avait déjà commencé à mourir.
