The Philosophy ArchiveThe Philosophy Archive
Back to Hannah Arendt
CritiqueJewish scholarship and Zionist intellectual lifeGermany / Israel

Gershom Scholem

1897 - 1982

Gershom Scholem occupe une place singulière dans le drame intellectuel entourant Hannah Arendt, car il n'a jamais été simplement un opposant indigné. Il était un érudit, un sioniste, un gardien de la mémoire historique juive, et un homme qui croyait que les idées avaient des obligations morales. Son défi à Arendt après Eichmann à Jérusalem n'était donc pas seulement un réfutation ; c'était une tentative de surveiller la frontière entre la critique et la trahison. Dans l'esprit de Scholem, Arendt l'avait franchie.

Ce qui rendait Scholem si redoutable était la fusion en lui de l'érudition et du désir collectif. En tant que l'un des grands interprètes modernes de la mystique juive, il a passé sa vie à récupérer un passé juif que la modernité séculière avait presque enseveli. Mais son travail historique n'était jamais un antiquarianisme détaché. Il était animé par un profond investissement émotionnel dans la survie et le renouveau juifs, en particulier dans le projet sioniste. Il voulait que les Juifs redeviennent des sujets historiques plutôt que des objets passifs de persécution. Ce désir donnait à sa critique d'Arendt son intensité : il ne défendait pas une abstraction, mais un peuple qu'il estimait abandonné par le monde et risquant maintenant d'être abandonné par l'un de ses propres interprètes les plus brillants.

Pourtant, la posture de Scholem n'était pas une simple solidarité. Il était un intellectuel avec des normes strictes, souvent méfiant à l'égard de la simplification politique et de la piété sentimentale. Il pouvait être exigeant, sévère et peu hospitalier envers ceux qui confondaient clarté morale et sérieux moral. Cette sévérité donnait à son autorité publique une force, mais elle dissimulait également une tension au cœur de son caractère. Il voulait que le destin juif soit uni par la responsabilité et le souvenir, pourtant sa propre vie était consacrée à une vocation savante raréfiée qui nécessitait souvent une distance par rapport à la lutte politique immédiate. Il défendait la continuité juive, mais à travers des livres, des archives et des interprétations—des formes d'engagement qui pouvaient sembler détachées même lorsqu'elles étaient chargées émotionnellement.

Cette contradiction est devenue aiguë dans sa réponse à Arendt. Il ne s'opposait pas seulement à ses conclusions sur Eichmann ; il s'opposait au ton même du jugement. Le refus d'Arendt de subordonner la critique au sentiment communautaire lui semblait froid, voire moralement imprudent, dans l'après-catastrophe. Pour Scholem, l'Holocauste avait intensifié le devoir des Juifs de se soutenir mutuellement en moments de danger. Arendt, en revanche, insistait sur le fait que la vérité ne pouvait être disciplinée par l'appartenance. Le conflit a exposé une fracture plus profonde entre deux vertus intellectuelles : la solidarité et l'indépendance, chacune pouvant se durcir en aveuglement.

Le coût de la position de Scholem était significatif. Pour les défenseurs d'Arendt, il semblait exiger la loyauté au détriment d'une analyse honnête. Pour d'autres, il devenait un symbole de la pression exercée par le chagrin communautaire sur les voix dissidentes. Mais il y avait aussi un coût pour Scholem lui-même. Son insistance sur le destin historique juif, bien que sérieuse sur le plan éthique, risquait de lier à une politique de collectivité blessée qui laissait peu de place à la critique de l'intérieur. Il devenait, en effet, un gardien des limites.

C'est pourquoi Scholem reste central dans l'histoire d'Arendt. Il révèle que le différend le plus profond ne portait pas sur un livre ou un procès, mais sur la question de savoir si l'amour d'un peuple peut coexister avec un jugement sans concession. Scholem a répondu en exigeant la fidélité. Arendt a répondu en exigeant l'indépendance. Le poids moral de leur désaccord réside toujours dans le fait que tous deux avaient raison de craindre ce que l'autre représentait.

Philosophies