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Jacques Lacan

1901 - 1981

Jacques Lacan a fourni à Žižek l'un des vocabulaires conceptuels les plus puissants de la théorie critique contemporaine : une manière de penser l'inconscient non pas comme un entrepôt de vérités enfouies, mais comme un champ structuré de langage, d'absence et de désir. Žižek ne s'est pas contenté d'emprunter Lacan comme point de référence à la mode ; il l'a traité comme la clé pour expliquer pourquoi les gens s'accrochent si obstinément à des ordres symboliques qui les trahissent. Dans les mains de Žižek, Lacan devient moins un clinicien de la névrose individuelle qu'un anatomiste de l'attachement collectif. Le résultat est une théorie de l'idéologie qui ne repose pas uniquement sur la croyance erronée, mais sur la question plus profonde et troublante de pourquoi les sujets restent investis même lorsqu'ils savent mieux.

Au centre de cet investissement se trouve le sujet divisé. Le sujet de Lacan n'est jamais pleinement identique à lui-même, jamais entier, et jamais capable de combler l'écart entre ce qu'il veut, ce qu'il dit et ce qu'il fait. Žižek saisit cette scission comme la condition de base de la vie sociale. Les gens ne se contentent pas de méconnaître la réalité ; ils sont structurés par le manque, et ce manque organise leurs engagements. C'est pourquoi Žižek peut décrire la vie idéologique sans la réduire à une simple ignorance ou manipulation. Le sujet peut être conscient de la contradiction et continuer néanmoins, car la contradiction elle-même peut être habitable.

L'héritage lacanien le plus conséquent pour Žižek est la jouissance, ou l'agrément. Ce n'est pas le plaisir au sens ordinaire, mais une forme d'attachement excessif, souvent douloureux, qui lie les sujets au devoir, à la culpabilité, à l'interdiction et à la transgression. Žižek utilise la jouissance pour exposer l'économie émotionnelle cachée de l'idéologie : les lois sont obéies, les identités défendues, et les paniques morales soutenues non seulement parce qu'elles promettent de l'ordre, mais parce qu'elles distribuent du plaisir. Les gens peuvent souffrir sous ces formes, pourtant ils en tirent également une satisfaction troublante. Dans ce cadre, l'idéologie n'est pas un simple mensonge imposé d'en haut ; c'est un système qui organise le désir de l'intérieur.

C'est ici que l'utilisation de Lacan par Žižek devient psychologiquement aiguisée. Il est fasciné par la scission entre ce que les sujets déclarent et ce que leur comportement révèle. Lacan lui permet d'aller au-delà de l'idée moraliste selon laquelle les gens sont simplement hypocrites. Au contraire, les sujets peuvent savoir et agir autrement, peuvent dénoncer une structure tout en restant libidinalement attachés à elle. Le retour répété de Žižek à la fantaisie découle de cette intuition. La fantaisie n'est pas seulement de l'évasion ; c'est le cadre qui indique aux sujets comment désirer, comment endurer la contradiction, et comment rendre la réalité sociale émotionnellement vivable.

Cependant, il y a un coût à cette expansion. Žižek sort Lacan du cabinet de consultation et l'introduit dans la politique, la culture et la critique idéologique, et ce faisant, il dépouille souvent la spécificité clinique de la pratique de Lacan. Les critiques ont soutenu que cette transposition risque de transformer une méthode psychanalytique exigeante en une machine explicative polyvalente. Pourtant, cette ambition même fait partie de la signature intellectuelle de Žižek. Il veut une théorie du pouvoir qui atteigne les intentions conscientes et révèle les plaisirs par lesquels la domination se reproduit.

La conséquence, pour les autres, est un compte rendu plus troublant de la complicité : les gens ne sont pas simplement opprimés par l'idéologie ; ils y sont également liés par la jouissance. La conséquence, pour Žižek lui-même, est un style de critique qui prospère sur la contradiction. Lacan lui donne les moyens d'argumenter que les sujets sont divisés, mais cela autorise également la propre performance de Žižek en tant que penseur qui refuse la cohérence afin d'exposer l'incohérence déjà intégrée dans la vie sociale.

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