The Philosophy ArchiveThe Philosophy Archive
Back to Pragmatisme
SuccesseurLate 20th-century American philosophyUnited States

Richard Rorty

1931 - 2007

Richard Rorty fut l'un des revivers les plus conséquents du pragmatisme, et également l'un de ses traducteurs les plus divisifs. Né dans un monde façonné par la politique, la littérature et le sérieux intellectuel, il aborda la philosophie à travers le terrain discipliné de la formation analytique, pour devenir de plus en plus méfiant à l'égard des promesses centrales de la discipline. Cette méfiance n'était pas simplement théorique. Rorty semblait ressentir, avec une intensité inhabituelle, que la philosophie s'était trompée en se prenant pour un tribunal sur la réalité alors qu'elle n'était en réalité qu'une conversation parmi tant d'autres. Sa carrière intellectuelle peut être lue comme une longue tentative de libérer la pensée de ce qu'il considérait comme la tyrannie de la certitude représentationnelle.

Le livre décisif fut Philosophy and the Mirror of Nature (1979), où il déconstruisit l'image de l'esprit comme un réflecteur passif du monde. Cette attaque n'était pas simplement négative. Elle était animée par un désir moral et culturel de faire place à la liberté humaine, à la contingence et au pluralisme. Si la connaissance ne provient pas du reflet de la nature, alors les vocabulaires sont des outils humains, et non des fenêtres sacrées sur la réalité. Cette idée a donné à de nombreux lecteurs, en particulier dans les sciences humaines, la permission de cesser de traiter le langage comme une prison de correspondance et de commencer à le considérer comme un champ d'invention, de solidarité et de possibilité politique.

Pourtant, le pouvoir de Rorty provenait d'une tension qu'il n'a jamais complètement résolue. Il voulait dégonfler les prétentions d'autorité de la philosophie, mais il voulait aussi que la philosophie accomplisse un véritable travail culturel. Il parlait moins comme un bâtisseur de systèmes que comme un moraliste public qui avait perdu patience avec les systèmes. Son insistance célèbre sur la contingence était intellectuellement libératrice, mais elle avait aussi un coût : elle pouvait donner l'impression que tous les standards n'étaient que locaux, et que tout discours de vérité n'était qu'une habitude sociale polie. Les philosophes l'accusaient souvent de dissoudre la vérité dans le consensus. Il aurait probablement répondu que le but n'était pas de dévaluer la vérité, mais de cesser de la traiter comme une idole métaphysique.

Ce qui rend Rorty autobiographiquement intéressant, c'est le décalage entre son anti-fondationalisme et son engagement constant envers la démocratie libérale. Il rejeta l'idée que le libéralisme avait besoin d'un socle philosophique, pourtant il resta profondément attaché à une politique humaine et réformiste d'espoir. Cet attachement donna à son œuvre son énergie civique, mais aussi sa fragilité. Il demanda aux lecteurs d'abandonner la certitude tout en continuant à faire confiance à la solidarité ; d'abandonner les fondements tout en gardant leurs repères moraux. Pour certains, cela était du courage. Pour d'autres, cela ressemblait à une évacuation.

Le coût personnel de cette position était intégré dans la posture elle-même. Le style de Rorty projetait souvent une confiance désinvolte, mais cette confiance dépendait d'un acte sévère de soustraction : se défaire des conforts de la justification ultime et accepter que ses engagements les plus profonds puissent être des accidents historiques. Il devint un héros pour ceux qui étaient fatigués de la solennité philosophique, mais un provocateur pour ceux qui estimaient qu'il avait rendu le sérieux intellectuel trop facile à tourner en dérision. En fin de compte, Rorty s'assura que le pragmatisme ne resterait pas une pièce de musée. Il le transforma en une option vivante et troublante pour une époque post-fondationnelle—une option qui promettait la liberté des fardeaux métaphysiques, mais qui n'échappa jamais tout à fait à la solitude d'avoir renoncé à ceux-ci.

Philosophies