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CritiqueFeminist theory, critical theoryTurkey/United States

Seyla Benhabib

1950 - Present

Seyla Benhabib se distingue comme l'une des critiques les plus acérées et les plus disciplinées de l'anti-essentialisme de Judith Butler, et sa signification réside moins dans la polémique que dans le sérieux moral obstiné de son projet. Son centre de gravité intellectuel est politique, et non simplement théorique : elle continue de se demander si le féminisme peut encore fonctionner comme une force collective s'il refuse de nommer les sujets mêmes qu'il cherche à défendre. Pour Benhabib, la vie démocratique ne peut pas survivre uniquement sur une fluidité perpétuelle. Les gens doivent être capables de se reconnaître, de parler en termes partagés et de construire des institutions autour de revendications qui sont au moins provisoirement stables, même si ces revendications restent ouvertes à la révision.

Ce qui motive Benhabib, c'est la peur de l'évaporation politique. Elle ne nie pas la force de la critique anti-essentialiste ; en fait, elle accepte une grande partie de la méfiance poststructuraliste envers l'identité fixe. Mais elle s'inquiète que la critique, une fois totalisée, puisse dissoudre le fondement sur lequel repose la solidarité. Un féminisme qui déstabilise sans cesse « les femmes » peut atteindre une élégance philosophique tout en perdant son ancrage pratique. S'il n'y a pas de catégorie durable, pas de nom sous lequel l'injure peut être enregistrée, alors le mouvement risque de devenir éthiquement raffiné et politiquement impuissant. Les justifications de Benhabib sont donc marquées par une sorte de pragmatisme tragique : elle est prête à tolérer l'imperfection conceptuelle si cela préserve l'agence collective.

Ce pragmatisme révèle sa contradiction psychologique. Benhabib se présente comme une défenseure de l'universalité démocratique, pourtant l'universalité même qu'elle défend est toujours assombrie par l'exclusion. Elle sait, mieux que beaucoup de ses critiques, que les catégories universelles ont historiquement été administrées par des institutions puissantes qui ont silencieusement défini quelles expériences comptaient. Son travail est animé par un désir de sauver l'universalité de la domination sans l'abandonner complètement. Cette tâche donne à son écriture sa tension : elle résiste à l'essentialisme parce qu'il peut se durcir en hiérarchie, mais elle résiste à la déconstruction parce qu'elle peut laisser sans victime stable, sans public responsable et sans résistance organisée.

Le coût de cette position est supporté par d'autres et par Benhabib elle-même. Pour ceux qui ont trouvé dans le travail de Butler un langage pour des vies qui ne correspondent pas aux normes héritées, l'insistance de Benhabib sur la reconnaissabilité peut sembler une exigence de lisibilité avant la justice. Les blessés doivent d'abord devenir intelligibles dans les termes existants, et cette exigence peut sembler un rétrécissement de l'imagination politique. En même temps, la propre vie intellectuelle de Benhabib est alourdie par la tâche qu'elle s'est fixée : maintenir les normes démocratiques ouvertes tout en les empêchant de se dissoudre dans le relativisme. Cet exercice d'équilibre est épuisant car il ne résout jamais le dilemme sous-jacent.

Son débat avec Butler est le plus révélateur lorsqu'il est considéré non pas comme un simple affrontement de camps, mais comme une lutte sur le prix de la clarté politique. Benhabib expose ce que l'anti-essentialisme peut coûter : cohésion, continuité et la grammaire partagée de la mobilisation. Butler expose ce que l'universalité de Benhabib peut coûter : différence, improvisation et visibilité des vies qui ne correspondent pas déjà à la catégorie. Entre elles se trouve une ligne de faille déterminante dans la théorie féministe contemporaine. Benhabib insiste sur le fait que la justice a besoin d'un sujet suffisamment solide pour agir. Butler répond que le sujet lui-même peut être le problème. La tension reste non résolue car toutes deux ont raison au sujet du danger qu'elles craignent le plus.

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