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AvicenneTensions et critiques
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5 min readChapter 4Middle East

Tensions et critiques

Un système aussi élégant que celui d'Avicenne suscite une résistance précisément en raison de son élégance. Le premier point de pression est la relation entre la conscience de soi et l'incarnation. Les critiques pourraient admettre que nous ne déduisons généralement pas notre propre existence à partir des données sensorielles et pourtant nier que cela prouve que l'âme est immatérielle. Peut-être que la conscience de soi est simplement une fonction biologique si profondément intégrée à la vie corporelle qu'elle semble immédiate. L'homme flottant montre, selon cette interprétation, seulement que la conscience peut s'abstraire de la sensation dans la pensée, non qu'elle existe indépendamment dans la réalité.

Cette objection frappe au cœur de l'argument car elle met en garde contre la confusion entre concevabilité et possibilité métaphysique. Il est une chose d'imaginer une personne sans entrée sensorielle ; il en est une autre de montrer qu'un tel être pourrait réellement exister. Avicenne est conscient de cet écart, et sa réponse repose sur l'affirmation que la conscience de soi immédiate n'est pas une simple commodité imaginative mais un donné fondamental de la conscience. Pourtant, les sceptiques peuvent encore insister : l'expérience de pensée établit-elle ce qu'est l'âme, ou seulement comment nous avons tendance à nous expérimenter nous-mêmes ?

Une deuxième ligne de critique vient de l'intérieur de la tradition aristotélicienne. Aristote avait traité l'âme comme la forme du corps vivant, non comme une substance autonome simplement logée en lui. Selon cette vue standard, l'âme n'est pas un objet séparé qui pourrait flotter librement de la manière dont Avicenne semble le suggérer. Les commentateurs ultérieurs sympathiques à Aristote s'inquiétaient donc qu'Avicenne séparât trop ce qui devrait rester unifié. Si l'âme est la forme du corps, alors un soi désincarné n'est pas la condition normale à laquelle la nature humaine pointe.

Cette tension est importante car elle affecte le sens de l'identité personnelle. Si le soi se connaît indépendamment du corps, alors le corps semble secondaire d'une manière que de nombreux philosophes ont trouvé difficile à accepter. Mais si l'on insiste trop sur la forme corporelle, on risque de perdre l'intimité irréductible de la conscience de soi. La propre position d'Avicenne est subtile : l'âme est la forme du corps sous un certain aspect, mais elle a des opérations non réductibles au corps sous un autre. Pourtant, l'équilibre est difficile à maintenir, et les critiques pourraient soutenir que le système est tiraillé dans des directions opposées.

La critique théologique posait un type de défi différent. Certains théologiens musulmans, en particulier ceux qui mettaient l'accent sur l'omnipotence divine et la relation directe entre Dieu et la création, étaient suspicieux à l'égard de la nécessité métaphysique et de la hiérarchie causale. Si l'existant nécessaire d'Avicenne est trop étroitement lié à l'ordre du monde, cela ne contraint-il pas la liberté divine ? Si les explications émanatives ou hiérarchiques sont trop étendues, ne font-elles pas de la création un débordement métaphysique plutôt qu'un acte libre de Dieu ? Le débat ici ne porte pas sur la piété contre l'impiété, mais sur quel type d'explication honore le mieux la transcendance de Dieu.

Ce point est aiguisé par l'exemple de la causalité. Dans les sciences naturelles, Avicenne cherchait une intelligibilité légale ; en théologie, il voulait que l'existant nécessaire fonde tout le reste. Mais un philosophe comme al-Ghazali poserait plus tard la question de savoir si la nécessité causale dans le monde est jamais plus qu'une séquence habituelle. Le feu et le coton peuvent normalement apparaître ensemble, mais le brûlage est-il vraiment nécessité par le feu, ou seulement habituellement associé à lui ? Une fois que la causalité est soumise à ce type d'examen, l'ordre métaphysique robuste d'Avicenne semble moins sécurisé.

Il existe également une critique plus intime : le succès même du système peut donner l'impression que l'expérience a été réduite à des catégories. Les distinctions entre essence et existence, âme et corps, intellect et imagination, être nécessaire et contingent sont clarifiantes, mais elles risquent de transformer la réalité vivante en une architecture de créneaux abstraits. Le coût de l'explication est l'abstraction. Les admirateurs d'Avicenne diraient que c'est le prix de la science ; ses critiques pourraient répondre que la vie humaine devient moins intelligible lorsqu'elle est trop finement divisée.

Un exemple éclairant est la question de l'au-delà. Si l'âme peut se connaître sans le corps, alors peut-être peut-elle survivre au corps. Pourtant, le corps est également central à l'action humaine, à la formation morale et à la mémoire. Qu'est-ce qui persiste exactement, et en quel sens le soi survivant est-il toujours la personne qui a agi dans le monde ? Ici, la position avicennienne est à la fois puissante et exposée. Elle assure une dimension spirituelle à la personnalité, mais au risque possible de faire apparaître l'incarnation comme simplement instrumentale.

On peut sentir la tension dans la force même de l'homme flottant. L'expérience de pensée est persuasive car elle isole la conscience de la sensation. Mais une fois isolée, la conscience devient difficile à reconnecter à la texture complète d'une vie humaine. Un soi qui se connaît d'abord dans la solitude peut être à l'abri du scepticisme, mais il n'est pas encore manifestement le même soi qui aime, travaille, se souvient et se trompe. L'argument a gagné en certitude au prix de la distance.

Et pourtant, les meilleures objections ne font pas simplement tomber Avicenne ; elles révèlent l'audace exacte de son ambition. Il voulait une métaphysique dans laquelle la conscience de soi est indubitable, la nature intelligible et Dieu nécessaire sans être diminué. C'est un ensemble exigeant. Les critiques montrent où chaque partie presse contre les autres. Le système survit, mais seulement en étant testé contre les tensions mêmes qu'il était conçu pour résoudre.