Au moment où Immanuel Kant se tourna vers la philosophie morale dans les années 1780, l'éthique européenne était devenue une maison encombrée avec de nombreux locataires concurrents. La théologie morale chrétienne parlait encore le langage du commandement divin et du péché, mais le monde savant entendait également les voix plus discrètes et modernes du droit naturel, de la prudence, de la sociabilité et du sentiment. On pouvait obéir à Dieu, cultiver la vertu, suivre la nature ou affiner le sentiment. Aucune de ces réponses n'avait pleinement résolu la question de pourquoi une personne devrait agir d'une manière plutôt que d'une autre lorsque l'intérêt personnel pointait dans la direction opposée.
La vie intellectuelle de Kant l'avait préparé à ressentir la force de ce mécontentement. Il naquit en 1724 à Königsberg, une ville prussienne de marchands, d'universités et de sérieux protestant, et il vécut presque entièrement dans son orbite. L'endroit importait moins en tant que cadre pittoresque qu'en tant que monde provincial discipliné où l'ordre, la fiabilité et la raison publique portaient prestige. Ses premiers travaux parcoururent les sciences et la métaphysique de son époque ; il lut largement en physique newtonienne et en philosophie rationaliste allemande, notamment le puissant système de Leibniz et de Christian Wolff.
Cette tradition rationaliste promettait une certitude morale par analogie avec la géométrie : si la raison pouvait déduire la structure du monde, peut-être pouvait-elle aussi déduire la structure du devoir. Mais cette promesse avait un coût. Le rationalisme risquait de faire apparaître la moralité comme un ensemble de règles externes ancrées dans la nature ou l'ordonnance divine, tandis que ses opposants dans la philosophie morale britannique et l'Enlightenment allemand insistaient de plus en plus sur le fait que les êtres humains agissent par sentiment, approbation, bienveillance ou utilité. Le résultat n'était pas une victoire nette pour un camp, mais un champ rempli de vérités partielles et d'inconforts non résolus.
Deux figures aident à révéler la pression à laquelle Kant était soumis. David Hume avait soutenu, en effet, que la raison à elle seule ne nous motive pas ; la distinction morale appartient au sentiment, et la célèbre affirmation selon laquelle la raison est « l'esclave des passions » capturait toute une famille de doutes anti-rationalistes. Jean-Jacques Rousseau, en revanche, faisait dépendre la liberté morale et la dignité humaine non pas du calcul mais de l'autorité que la personne donne à la loi à laquelle elle se soumet. Kant dirait plus tard que Rousseau lui avait appris à honorer l'humanité, et même si l'on doit être prudent à l'égard de la transformation de cette remarque en légende, l'affinité est réelle : les deux penseurs se méfiaient de la réduction de l'action à l'avantage.
Le monde pratique du XVIIIe siècle aiguisait la question. Le commerce s'étendait, les contrats se multipliaient, les États devenaient plus bureaucratiques, et la vie publique dépendait de plus en plus de promesses, de fonctions et d'obligations qui ne pouvaient être sécurisées par le seul sentiment privé. Un marchand qui trompe, un magistrat qui plie la loi en faveur, un greffier qui ment pour éviter l'embarras : ce ne sont pas des anomalies rares mais des tests ordinaires pour savoir si la moralité repose sur quelque chose de plus solide que la commodité. Le problème de Kant n'était pas seulement académique. Il voulait un principe qui puisse expliquer pourquoi le devoir lie même lorsque personne ne regarde et qu'aucune récompense ne suit.
Il y avait aussi une crise métaphysique qui se cachait derrière la crise éthique. Si les êtres humains font partie de l'ordre naturel, alors leurs actions peuvent sembler comme des événements parmi d'autres, régis par des causes. Mais la moralité présuppose la responsabilité. Blâmer ou louer quelqu'un, c'est la traiter comme plus qu'un mécanisme. La philosophie critique plus large de Kant visait à sauver de la place pour la liberté dans un monde de plus en plus décrit par la science ; la loi morale deviendrait l'un des lieux où la liberté se manifeste le plus clairement.
Le défi central, alors, était de trouver un principe qui ne soit ni un commandement venant de l'extérieur de l'agence humaine ni un simple rapport de ce que les humains désirent. Il devait être autoritaire sans être arbitraire. Il devait être universel sans devenir vide. Il devait expliquer pourquoi certaines maximes lient chaque agent rationnel tandis que d'autres s'effondrent sous l'examen. En 1785, Kant entra dans cette pièce encombrée avec une réponse qui semblait suffisamment simple pour tenir sur une page et suffisamment sévère pour déstabiliser toute la maison.
Cette réponse ne commencerait pas par le bonheur, la sympathie ou la récompense divine. Elle commencerait par une règle pour tester la règle derrière une action. La question n'était pas de savoir si un acte semble noble, ou produit de bons résultats, ou correspond à la coutume locale. Il s'agissait de savoir si la maxime de l'acte pouvait se tenir comme loi pour tous. Pour comprendre pourquoi cette idée était si surprenante, il faut entrer dans la forme même du test.
Kant introduisit d'abord la version mature de celui-ci dans les Fondements de la métaphysique des mœurs, publié en 1785, où il cherchait le principe suprême de la moralité en dépouillant tout ce qui était contingent dans la préférence humaine. Le résultat n'était pas encore une doctrine sur des devoirs particuliers, mais une proposition sur la grammaire même du jugement moral. Si le monde avant Kant avait demandé ce qui rend les actions bonnes, il demanda ce qui rend une loi digne d'une volonté rationnelle.
C'est le seuil sur lequel l'impératif catégorique apparaît : non pas comme un slogan pieux, mais comme une tentative de sauver la moralité à la fois de la sentimentalité et de l'arbitraire. La question qu'il soulève est trompeusement difficile : quel type de règle un être libre pourrait-il obéir parce que la raison elle-même l'exige ?
