Démocrite est entré dans la philosophie depuis Abdera, une ville thrace située à la lisière du monde grec et donc à la lisière de sa confiance intellectuelle. Cette lisière est importante. Les anciennes certitudes de la religion épique et des coutumes civiques étaient encore présentes, mais elles n'épuisaient plus l'explication. Les penseurs grecs avaient commencé à se demander de quoi le monde était fait, ce que signifiait connaître, et si la surface ordonnée des choses dissimulait une économie plus profonde. Démocrite appartient à la génération pour qui ces questions n'étaient pas de simples énigmes académiques, mais des cartes rivales de la réalité.
Il est généralement classé parmi les présocratiques, mais cette étiquette peut être trompeuse. Il ne poursuivait pas simplement un principe unique à la manière des premiers philosophes naturels qui cherchaient l'eau, l'air ou le feu. Il a hérité de leur audace et aussi de leur insatisfaction. Si une seule substance sous-tendait tout, pourquoi le monde différait-il si radicalement d'un endroit à l'autre, d'un corps à l'autre, d'une pierre à une étoile ? Si le changement n'était qu'une apparence, pourquoi les apparences avaient-elles une force explicative si tenace ? Le nouveau problème n'était pas seulement de quoi les choses sont faites, mais comment la pluralité, l'altération et la persistance pouvaient toutes être vraies en même temps.
Les conversations dans l'air étaient façonnées par une série d'oppositions dures. Parménide avait soutenu que ce qui est ne peut pas provenir de ce qui n'est pas, et que l'être véritable doit être ingénéré, indivisible et immuable. Héraclite, dans le célèbre contre-courant, avait fait du flux la grammaire du monde. L'originalité de Démocrite réside en partie dans son refus de choisir entre eux. Il ne concédera pas que le changement est une illusion, mais il ne laissera pas non plus le devenir engloutir l'être. Quelque chose doit bouger, quelque chose doit durer, et quelque chose doit faire place au mouvement.
C'est là que le point de pression apparaît : si tout est plein, rien ne peut bouger ; s'il existe un véritable vide, alors le non-être existe d'une certaine manière. Le paradoxe n'était pas un truc rhétorique. C'était une véritable crise métaphysique. Le mot grec pour vide, kenon, avait le genre de scandale qui peut forcer une théorie entière à exister. La réponse de Démocrite serait de diviser la réalité en deux facteurs irréductibles : les atomes et le vide. Pourtant, cette réponse ne devient intelligible qu'une fois que l'on voit les échecs des alternatives qui l'ont précédée.
Un second contexte est éthique plutôt que cosmologique. La cité-État grecque avait appris à traiter la vie publique comme le théâtre de l'honneur, de la honte, de l'ambition et des factions. Mais plus la culture civique devenait intense, plus son instabilité apparaissait. La guerre, la peste, l'exil et les fortunes changeantes pouvaient exposer à quel point la réputation était fragile. Les fragments de Démocrite suggèrent un penseur conscient que la vie humaine est vulnérable à l'auto-tromperie. Il ne demande pas simplement ce qu'est le monde ; il demande pourquoi les gens confondent l'arrangement passager des choses avec la réalité finale.
Il existe également une tradition biographique, bien que la prudence soit de mise. Des écrivains ultérieurs ont fait de Démocrite un grand voyageur et un héritier d'un vaste savoir, affirmant qu'il avait étudié en Égypte, en Perse, et peut-être même au-delà. Les détails sont incertains, mais l'histoire elle-même est révélatrice. Il était imaginé comme un philosophe dont la pensée devait être géographiquement mobile parce que son explication de la nature n'était pas ancrée dans un mythe local. Qu'il ait ou non réellement voyagé aussi largement, il en est venu à représenter un esprit non contenu par les frontières familières de la polis.
Les rapports anciens le placent également en conversation avec Leucippe, la figure ombreuse généralement créditée comme son enseignant ou prédécesseur en atomisme. Le problème ici est la visibilité historique : Leucippe est important précisément parce qu'il ne reste presque rien de sûr à son sujet. Mais l'association est philosophiquement utile, car elle montre Démocrite non pas comme un génie solitaire inventant ex nihilo, mais comme l'architecte le plus célèbre d'une réponse en développement aux arguments éléates. Le système devait répondre à la fois à la demande d'intelligibilité et à la demande de mouvement.
On ne doit pas manquer la surprise sociale intégrée dans cette histoire. Le penseur plus tard surnommé "le philosophe rieur" n'est pas apparu dans un monde serein de contemplation détachée, mais dans une culture grecque qui glorifiait le statut public et le sérieux rituel. Si sa philosophie peut sembler froide, voire distante, c'est parce qu'elle demande au monde d'être compris sans tenir compte des émotions par lesquelles les cités se flattent. Dans un cadre où les dieux, les héros et la fierté civique formaient encore la réalité, Démocrite a commencé à imaginer un ordre qui ne se souciait guère des applaudissements.
Et pourtant, rien dans ce cadre ne produit encore des atomes. Les anciennes cosmologies avaient identifié des matériaux ; le nouveau défi était d'identifier la structure. Le monde de Démocrite se préparait à une idée qui serait à la fois sévère et étrangement libératrice : la réalité pourrait être faite non de substances qualitativement riches mais d'innombrables unités invisibles ne différant que par leur forme, leur ordre et leur position. Pour atteindre ce seuil, il devait d'abord balayer la solidité apparente du monde ordinaire.
Ce qui reste, donc, à la fin de ce premier acte, est une crise d'explication : comment peut-il y avoir un être véritable sans un univers figé, un changement véritable sans contradiction, et une connaissance véritable sans se rendre à de simples apparences ? La réponse de Démocrite sera étonnamment sobre, et d'autant plus puissante pour cela. Il dira que le monde n'est pas plein de buts cachés mais de petits corps et de l'espace vide qui leur permet de se mouvoir.
