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7 min readChapter 2Americas

L'idée centrale

Le mouvement central de Gettier était simple dans son esquisse et dévastateur dans ses effets : il a demandé si la croyance vraie justifiée était suffisante pour la connaissance, et a répondu non en construisant des contre-exemples dans lesquels les trois conditions sont remplies mais où la connaissance est absente. Le génie de l'article réside dans le fait qu'il n'attaque pas une condition à la fois. Il montre que le trio, pris ensemble, laisse encore place à l'accident épistémique.

L'article est paru en 1963, dans la revue Analysis, à un moment où l'épistémologie analytique était encore régie par une formule relativement stable. Pendant des générations, l'hypothèse de travail avait été que si une personne avait une croyance, si la croyance était vraie, et si la personne était justifiée dans la tenir, alors la connaissance avait été acquise. L'intervention de Gettier était brève — juste quelques pages — mais elle a frappé au cœur de cette hypothèse. Ce qui rendait l'attaque si déstabilisante n'était pas sa longueur ou sa complexité, mais son économie. Il n'a pas multiplié les conditions ni accablé le lecteur avec une métaphysique élaborée. Au lieu de cela, il a utilisé des situations ordinaires, des preuves ordinaires et des habitudes inférentielles ordinaires pour montrer que le compte rendu standard pouvait échouer de l'intérieur.

Le premier des deux cas de Gettier est désormais canonique. Smith et Jones postulent pour un emploi. Smith a de fortes preuves que Jones obtiendra le poste : le président de l'entreprise l'a dit, et Smith a compté dix pièces dans la poche de Jones, ou dans certaines versions, a d'excellentes preuves que Jones possède une Ford. À partir de ces preuves, Smith infère une affirmation disjonctive : Jones obtiendra le poste, et Jones a dix pièces dans sa poche ; ou Jones possède une Ford, et Brown est à Barcelone. Puis le monde prend un tournant. Smith, et non Jones, obtient le poste — et, par chance, la proposition disjonctive qu'il a inférée s'avère vraie à cause du second conjunct : Smith lui-même, et non Jones, a le poste, tandis que le côté de l'histoire de Jones coïncide avec l'autre disjunct de la manière dont l'exemple est présenté.

Les mécanismes exacts varient selon les versions, mais la structure philosophique reste constante. La croyance de Smith est justifiée, elle est vraie, et il y croit ; pourtant, il semble erroné de dire qu'il sait. La vérité est trop accidentelle, trop dépendante d'une coïncidence cachée, pour que la connaissance puisse être créditée. Ce qui semblait, de l'intérieur, une chaîne ordonnée de preuves et d'inférences est exposé, de l'extérieur, comme une chaîne qui atterrit sur la vérité uniquement parce que le monde coopère de manière inattendue. Le point crucial n'est pas que Smith manque de preuves. Au contraire, l'exemple dépend du fait qu'il a de bonnes preuves. Le point est que les preuves ne le connectent pas à la vérité de la manière appropriée. La croyance est correcte, mais elle est correcte pour la mauvaise raison.

Le second cas utilise un chemin différent vers la même destination. Smith a de fortes preuves que Jones possède une Ford. Sur la base de cette preuve, Smith infère que soit Jones possède une Ford, soit Brown est à Barcelone. À l'insu de Smith, Jones ne possède pas de Ford ; mais par pur hasard, Brown est effectivement à Barcelone. La croyance de Smith est donc vraie, et justifiée, et crue — mais ce n'est toujours pas de la connaissance. La vérité est arrivée par chance, non par un contact épistémique approprié avec la réalité. Ici aussi, la structure est aussi importante que le contenu. Le raisonnement de Smith n'est pas irrationnel. Il fait une inférence parfaitement ordinaire à partir d'un prémisse apparemment solide vers une conclusion plus large. Rien dans la logique interne de l'étape ne semble défectueux. Pourtant, la conclusion est vraie uniquement parce qu'un disjunct, inconnu de lui, s'avère vrai. La vérité de la croyance est donc détachée de la preuve qui était censée la soutenir.

Ces exemples étaient puissants parce qu'ils rendaient visible une distinction familière : il y a une différence entre obtenir la vérité et y parvenir de la bonne manière. Une devinette chanceuse peut être vraie ; une inférence justifiée peut être vraie ; mais la connaissance semble exiger quelque chose de plus que simplement tomber sur la bonne proposition avec des raisons adéquates en main. Les cas ont forcé les philosophes à remarquer le fossé entre le soutien probant et le crédit épistémique. Ils ont également aiguisé une ancienne inquiétude : si la vérité peut être atteinte par accident, alors la simple présence d'une bonne raison n'est pas suffisante pour montrer que le croyant a atteint la connaissance plutôt qu'un succès chanceux.

La surprise est de constater à quel point Gettier avait besoin de peu d'appareillage pour produire ce résultat. Il n'y a pas de démon sceptique, pas de cerveau dans un cuve, pas de technologie impossible. Les cas sont presque embarrassants de banalité : une candidature à un emploi, des pièces dans une poche, une Ford, un voyage à Barcelone. Cette ordinarité fait partie de la menace. Si la connaissance peut échouer ici, alors le problème n'est pas un cas pathologique ; il est intégré dans la structure quotidienne du raisonnement. L'exemple ne nous demande pas d'imaginer un monde radicalement différent du nôtre. Il nous demande de regarder de plus près les manières ordinaires dont les croyances sont formées, révisées et accidentellement confirmées.

Une seconde illustration clarifie pourquoi les exemples piquent. Supposons qu'un médecin lise un résultat de test, forme la croyance qu'un patient a la condition X, et que la croyance s'avère vraie parce que la machine de laboratoire, à l'insu de quiconque, est devenue peu fiable mais a eu la chance d'imprimer la bonne réponse cette fois-ci. La croyance du médecin peut être justifiée selon des normes normales, pourtant la vérité semble accidentelle d'une manière que la connaissance ne tolère pas. Le point de Gettier n'est pas que la justification est irrélevante, mais que la justification plus la vérité ne garantit pas l'absence de chance. Le problème n'est pas simplement que le médecin aurait pu se tromper ; c'est que la vérité de la croyance, dans ce cas, doit trop à un coup de chance et trop peu à une connexion stable entre preuve et fait.

La tension à l'intérieur de l'idée est que la connaissance doit être à la fois réactive aux preuves et responsablement connectée au fait. Les cas de Gettier suggèrent qu'une croyance peut satisfaire la première exigence tout en échouant à la seconde. C'est ce qui a rendu l'article si troublant : il n'a pas simplement élargi la recherche de conditions supplémentaires ; il a amené les philosophes à se demander si une liste finie de conditions pouvait sceller toutes les formes de chance épistémique. Une fois que la possibilité d'une telle chance est visible, il devient difficile de l'ignorer. Une croyance peut être justifiée de toutes les manières familières, et peut même être vraie, tout en échouant à mériter le titre de "connaissance" parce que la vérité n'a pas été sécurisée, mais simplement rencontrée.

C'est pourquoi le problème est devenu plus qu'une objection astucieuse. Il est devenu une nouvelle tâche pour l'épistémologie : expliquer, avec suffisamment de précision pour satisfaire l'ambition analytique, ce qui distingue la croyance vraie de la connaissance une fois la justification accordée. L'idée centrale était désormais sur la table, et elle forcerait la discipline à reconstruire ses outils.

La question n'était plus de savoir si la croyance vraie justifiée capture la connaissance dans des cas ordinaires. La question était quel type de structure supplémentaire pourrait faire de la connaissance plus qu'une coïncidence heureuse. Gettier n'avait pas démoli l'épistémologie ; il avait exposé la ligne de faille qui la traversait. Le défi qui a suivi était de déterminer si la ligne de faille pouvait être réparée, ou si elle marquait une instabilité plus profonde au cœur du concept même de connaissance.