Immanuel Kant est né à Königsberg en 1724, dans une Prusse à la fois provinciale et intellectuellement poreuse. La ville se trouvait à la lisière baltique de l'Europe, loin des grandes cours, mais elle était nourrie par des livres, des sermons, des universités et l'héritage des Lumières. Le monde de Kant n'était pas celui d'un grand spectacle politique. C'était le monde des amphithéâtres, de la discipline piétiste, des marchands, et d'une ville dont les horizons étaient suffisamment étroits pour que l'abstraction semble une nécessité plutôt qu'un luxe.
Cela a son importance, car la philosophie de Kant n'est pas née d'une théorie de salon du scepticisme à la mode. Elle est née d'une crise de la connaissance et d'une crise de la moralité. Dans la première moitié du XVIIIe siècle, le prestige de la science newtonienne avait rendu difficile de croire que la philosophie pouvait rivaliser avec la physique en tant que guide vers la vérité. En même temps, les anciens systèmes métaphysiques — surtout les systèmes rationalistes associés à Leibniz et à Wolff — promettaient encore la certitude concernant Dieu, la liberté et l'âme. Kant a hérité d'une culture dans laquelle la métaphysique n'avait pas encore été abolie, mais avait été rendue suspecte. La question dans l'air était de savoir si la raison pouvait vraiment connaître ce qu'elle voulait le plus savoir.
L'éducation précoce de Kant au Collegium Fridericianum était marquée par une atmosphère religieuse sévère, et sa première formation n'était pas celle du rebelle de la légende ultérieure, mais celle d'un étudiant attentif à l'ordre intellectuel qu'il réviserait finalement. Il entra à l'Université de Königsberg en 1740, étudia le programme standard et gagna sa vie pendant des années en tant que chargé de cours avant d'obtenir un poste de professeur. Le long apprentissage était important : il n'était pas un jeune prophète annonçant un système instantané, mais un penseur qui passa des décennies à tourner autour des questions de la nature, des mathématiques, de la métaphysique et de la conduite humaine avant de trouver la forme qui pouvait les rassembler.
Une première pression décisive est venue des sciences naturelles. La mécanique newtonienne suggérait que le monde des apparences est régi par une nécessité de type loi. Si le monde physique est une chaîne de causes et d'effets, où peut vivre la liberté ? Une seconde pression est venue de David Hume, dont le défi à la causalité et à la certitude métaphysique a plus tard éveillé Kant de son "sommeil dogmatique". Cette remarque, souvent répétée, est moins une confession dramatique qu'un indice historique : Hume a rendu impossible de continuer à prétendre que les concepts hérités étaient auto-validants. Si la causalité n'est pas quelque chose que l'expérience livre simplement, alors le rôle de l'esprit dans la structuration de l'expérience doit être examiné.
Il y avait aussi des enjeux moraux et religieux. L'Europe des Lumières avait hérité des idées chrétiennes d'obligation, mais elle était de plus en plus tentée de fonder la moralité sur le sentiment, l'utilité, la sociabilité ou le commandement divin. Chaque voie avait son attrait, et chacune semblait incomplète. Le sentiment pouvait expliquer pourquoi nous sympathisons, mais pas pourquoi nous devons agir contre notre inclination. L'utilité pouvait louer ce qui bénéficie au plus grand nombre, mais ne pouvait pas expliquer pourquoi certains actes restent mauvais même lorsqu'ils sont utiles. Le commandement divin pouvait imposer l'obéissance, mais au prix de faire apparaître la moralité comme de la prudence sous un autre nom. Le problème de Kant était de trouver une fondation pour l'obligation qui ne s'effondrerait pas dans la psychologie ou la théologie.
La fin du XVIIIe siècle a fourni des tensions supplémentaires. La vie intellectuelle était transformée par la critique, par l'usage public de la raison, et par le prestige croissant de la pensée autonome. Pourtant, l'autonomie était encore un idéal contesté. Le soi était-il un législateur rationnel, ou simplement une créature d'appétit et de circonstance ? Une personne pouvait-elle être libre dans un monde décrit par la science ? Et si la liberté existait, était-elle une mystérieuse exception à la nature, ou la condition même de la vie morale ?
Deux figures se tiennent derrière le seuil que Kant a franchi. Leibniz, filtré à travers Wolff, représentait l'ambition de rendre la philosophie systématique, déductive et exhaustive. Hume représentait le pouvoir corrosif de l'analyse lorsqu'elle s'attaquait à la complaisance métaphysique. L'originalité de Kant n'était pas de choisir entre eux, mais de se demander si les pouvoirs de la raison pouvaient être limités de manière critique afin que leur emploi légal dans la science ne soit pas confondu avec leur usage illicite dans la métaphysique. Il n'est pas entré sur la scène pour détruire la raison ; il est entré pour la juger.
C'est pourquoi ses écrits précoces et intermédiaires comptent moins comme un prélude que comme un atelier. Dans des œuvres sur la science naturelle, l'histoire universelle et la métaphysique pré-critique, on le voit tester les revendications du rationalisme et de l'empirisme depuis l'intérieur de leur propre terrain. Un petit mais révélateur fait historique est qu'il a vécu dans la même ville universitaire où il est né, enseignant pendant des décennies sans la carrière cosmopolite que les philosophes ultérieurs tiendraient pour acquise. Le calme relatif de sa vie a donné une intensité extraordinaire à sa pensée : le monde au-delà de Königsberg était vaste, mais sa question restait locale et exigeante.
Cela dit, la question locale est rapidement devenue universelle. Si la raison ne peut connaître la nature que sous certaines conditions, et si la moralité ne peut être réduite à l'inclination ou à l'avantage, alors l'être humain doit être compris à travers un double prisme : comme un objet dans l'ordre causal et comme un sujet capable de légiférer. Cette tension, entre dépendance et autodétermination, est la véritable porte d'entrée dans la pensée mature de Kant. Le prochain chapitre commence lorsqu'il se demande à quoi doit ressembler la raison si la science est possible — et ce que la même réponse signifie pour le devoir.
