Les idées de Berlin sont devenues influentes en partie parce qu'elles semblaient décrire le climat moral du vingtième siècle, mais elles ont également attiré des critiques pour exactement la même raison. Un philosophe qui insiste sur le fait que les valeurs sont en conflit et qu'aucune harmonie finale n'est disponible peut sembler soit sobre, soit évasif, selon l'auditeur. Les objections les plus sérieuses à l'égard de Berlin ne sont pas des malentendus ; ce sont des tentatives de pousser ses propres distinctions jusqu'à ce qu'elles craquent. Son œuvre invite le lecteur à vivre avec la tension, et cette invitation a toujours un prix : une fois acceptée, elle peut sembler laisser le domaine public sans cour finale d'appel.
La première critique vise la distinction entre liberté négative et positive. Certains théoriciens politiques soutiennent que Berlin présente la distinction comme plus claire qu'elle ne l'est réellement. Si une personne est écrasée par la pauvreté, l'ignorance ou la dépendance, peut-on vraiment dire qu'elle est libre simplement parce que personne n'interfère directement ? De nombreux libéraux égalitaires et républicains ultérieurs ont répondu non. Philip Pettit, par exemple, a reformulé la liberté en termes de non-domination plutôt qu'en simple non-interférence, précisément pour capturer des formes de pouvoir que le langage de Berlin peut sembler trop poli à propos. Dans cette lecture, un travailleur affamé, sans contrainte légale, peut encore manquer la liberté qui compte. Le problème n'est pas abstrait. Dans une rue de la ville, un travailleur peut être formellement délié et se comporter comme quelqu'un sous sentence : dépendant d'un patron, d'un propriétaire ou du prochain salaire ; incapable de refuser des conditions humiliantes parce que les coûts de la résistance sont immédiats. Les défenseurs de Berlin diraient que c'est une raison d'ajouter des mesures sociales à la liberté, et non de redéfinir la liberté elle-même. Les critiques répondent que la réalité vécue de la contrainte ne peut être proprement séparée de l'absence légale de coercition.
Une deuxième ligne de critique provient de ceux qui pensent que Berlin est trop méfiant à l'égard de la liberté positive. Tous les appels à l'autonomie ne sont pas un chemin caché vers la tyrannie. Les citoyens démocratiques ont également besoin de la capacité à se gouverner collectivement, et l'autonomie personnelle peut être un véritable accomplissement moral plutôt qu'un tour idéologique. Charles Taylor a célèbrement soutenu que le récit de Berlin risque de minimiser le rôle constitutif des évaluations fortes, la manière dont les agents s'orientent vers des biens supérieurs et inférieurs. Si toute hiérarchie de valeurs est suspecte, alors l'idée d'une autodirection authentique devient difficile à énoncer sans sembler dangereuse. Cette préoccupation était particulièrement saillante dans le langage politique du vingtième siècle, lorsque les États prétendaient connaître les "vrais" intérêts du peuple et utilisaient ensuite cette prétention pour justifier la coercition. La prudence de Berlin n'était donc pas seulement théorique ; elle était une réponse à une histoire dans laquelle le langage de l'émancipation pouvait être utilisé pour exercer des pouvoirs policiers.
Il existe également une objection philosophique plus profonde : si les valeurs sont véritablement plurielles et incommensurables, comment Berlin peut-il encore les classer ? Il les a manifestement classées. Il pensait que la liberté avait une importance énorme, considérait que la cruauté était l'un des pires maux politiques et traitait l'ordre libéral comme préférable à ses alternatives. Les critiques ont soutenu que ses propres jugements dépendent d'un certain standard sous-jacent qu'il n'articule jamais pleinement. S'il n'y a pas de mesure commune, pourquoi préférer un arrangement à un autre sinon par goût, tradition ou tempérament ? La question est pertinente parce que Berlin ne restait pas dans la bibliothèque. Il écrivait en tant que moraliste public, et ses lecteurs se tournaient vers lui pour obtenir des conseils après les catastrophes du fascisme, du stalinisme et de la guerre. Dans ce contexte, le refus d'offrir un principe maître peut sembler non seulement modeste mais instable.
La réponse de Berlin, dans la mesure où il en a donné une, était que le pluralisme n'est pas le déni du jugement. Nous n'avons pas besoin d'une seule métrique pour savoir que certaines pertes sont terribles. Mais l'objection est pertinente car sa théorie ne fournit aucune procédure finale pour résoudre les conflits. Un juge peut savoir que la liberté et l'égalité sont bonnes et avoir encore besoin de décider entre elles. La philosophie de Berlin dignifie ce dilemme, mais elle ne nous instruit pas toujours sur la manière de l'éviter. Cette omission est à la fois la source de son honnêteté et de beaucoup de son malaise. Elle reconnaît que la vie politique procède souvent par choix sous contrainte, où la meilleure réponse disponible n'est encore qu'un choix parmi des biens endommagés.
Une autre critique vient des penseurs communautaires et des républicains civiques qui s'inquiètent du fait que l'accent mis par Berlin sur le choix individuel néglige le pouvoir formateur de l'appartenance, de l'obligation et des pratiques partagées. Une société n'est pas seulement un champ dans lequel les personnes choisissent parmi des valeurs ; c'est aussi le médium dans lequel le vocabulaire même de la valeur est appris. Si Berlin est lu de manière trop individualiste, il peut sembler sous-estimer les biens de la participation et de l'autogouvernance collective. Cependant, s'il est lu de manière trop communautaire, il risque de perdre l'avantage protecteur de son libéralisme. La tension est réelle car les institutions qui façonnent les citoyens peuvent soit élargir, soit rétrécir leurs horizons. Une école, une église, un syndicat ou un quartier peuvent enseigner l'indépendance, mais ils peuvent également imposer la conformité. Les admirateurs de Berlin soulignent souvent sa sensibilité à la culture ; ses critiques insistent sur le fait qu'il n'a pas toujours dit assez sur les conditions sociales qui rendent l'agence morale possible en premier lieu.
Il y a ici une ironie historique frappante. Berlin a mis en garde contre les systèmes totalisants, pourtant son propre récit a parfois été transformé en un slogan de type systémique : "les valeurs sont incommensurables." Cette phrase peut devenir son propre dogme si elle est manipulée avec légèreté. Le danger est qu'une doctrine destinée à préserver le jugement dans l'incertitude puisse se durcir en excuse pour l'indécision ou pour célébrer le conflit en tant que tel. Berlin aurait rejeté les deux lectures, mais la possibilité est là. Un slogan peut voyager plus loin qu'un argument subtil, et une fois détaché de son contexte original, il peut être utilisé pour éviter des choix difficiles plutôt que pour les éclairer. L'idée même qu'il n'y a pas de réconciliations finales peut devenir, entre des mains moins prudentes, un moyen d'abandonner la responsabilité pratique.
L'une des tensions les plus sérieuses concerne le nationalisme et le pluralisme culturel. Berlin admirait la défense romantique des cultures distinctives et voyait de la valeur dans les identités collectives qui résistent à l'empire homogénéisant. Pourtant, les mêmes courants peuvent nourrir l'exclusion et le mythe ethnique. Ses lectures sympathiques de Herder et d'autres penseurs pluralistes sont parfois critiquées pour ne pas tracer une ligne plus nette entre la dignité culturelle et le chauvinisme politique. Ici, le chercheur historique et le moraliste libéral ne s'accordent pas toujours facilement. Berlin connaissait suffisamment l'histoire européenne pour comprendre que les peuples privés de reconnaissance cherchent souvent celle-ci sous des formes assertives, parfois abrasives. Mais il savait aussi à quel point la rhétorique de l'authenticité peut facilement être convertie en une affirmation selon laquelle certains sont plus pleinement humains que d'autres. Le danger n'était pas académique : dans l'Europe moderne, l'identité avait déjà été liée à la violence suffisamment de fois pour rendre toute célébration d'appartenance moralement risquée.
Pourtant, les critiques les plus fortes confirment souvent plutôt que détruisent son importance. Si la non-interférence est trop mince, alors la distinction de Berlin a au moins correctement identifié une minceur dans une version familière de la liberté. Si l'autonomie peut être abusée, alors son avertissement reste urgent. Si le pluralisme ne décide pas de tout, cela peut n'être un défaut que pour ceux qui souhaitent que la philosophie se comporte comme un oracle. Berlin n'a jamais promis un oracle. Il a offert quelque chose de moins consolant et, pour cette raison, peut-être de plus durable : une carte des conflits qui refuse de prétendre qu'ils sont des illusions.
Le véritable test, alors, n'est pas de savoir si son récit nous laisse un travail à faire. Cela est le cas. Le test est de savoir s'il nous laisse mieux équipés pour reconnaître le coût humain de la certitude politique. À cette norme, les objections ne le finissent pas ; elles révèlent la surface dure sur laquelle sa pensée repose. Ce qui survit au feu n'est pas une théorie parfaite, mais une théorie chastisée. C'est une philosophie façonnée par la connaissance que la liberté peut être restreinte de plus d'une manière, que l'égalité et la liberté peuvent entrer en collision, que la culture peut nourrir autant qu'enfermer, et qu'une politique humaine peut dépendre moins de solutions finales que d'un refus discipliné de transformer un bien en absolu.
