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Judith ButlerLe monde qui l'a façonné
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5 min readChapter 1Europe

Le monde qui l'a façonné

La philosophie de Judith Butler n'a pas commencé comme une énigme abstraite sur l'identité. Elle a émergé d'un monde intellectuel encombré dans lequel les catégories évidentes de sexe, de genre, de désir et de pouvoir étaient devenues suspectes, mais personne n'avait convenu de ce qui devrait les remplacer. Au moment où Butler écrivait à la fin du XXe siècle, les certitudes faciles de l'humanisme libéral avaient déjà été ébranlées par le féminisme, la psychanalyse, le structuralisme, le marxisme et les nouveaux mouvements sociaux qui insistaient sur le fait que le personnel était politique. L'ancienne image du soi comme une substance intérieure cohérente semblait de plus en plus trop simple pour les vies que les gens vivaient réellement.

On peut sentir la pression de ce monde dans les débats auxquels Butler a participé. Simone de Beauvoir avait déjà fait une distinction qui résonnerait pendant des décennies : on ne naît pas femme, on le devient. Michel Foucault avait appris aux lecteurs à voir la sexualité non pas comme un secret naturel attendant d'être révélé, mais comme quelque chose organisé par des régimes de connaissance et de pouvoir. Jacques Derrida avait rendu la stabilité elle-même précaire, montrant comment les significations dépendaient de différences et de répétitions qui ne se stabilisaient jamais tout à fait. Et au sein du féminisme, une question douloureuse revenait sans cesse : une politique des femmes pouvait-elle s'appuyer sur « la femme » comme une catégorie stable si cette catégorie avait elle-même été construite par l'exclusion ?

La formation intellectuelle précoce de Butler a été façonnée par cette pression croisée entre la rigueur philosophique et l'urgence politique. Formée en philosophie, elle n'était pas satisfaite de laisser le « genre » au niveau du commentaire culturel. Elle voulait savoir quel type de chose est le genre s'il peut être socialement imposé, personnellement habité, et pourtant jamais pleinement possédé. Cette question est importante car les réponses familières avaient commencé à échouer. Si le genre est simplement naturel, alors la différence sociale apparaît inévitable ; s'il est simplement choisi, alors la force de contrainte disparaît ; s'il n'est qu'un masque, alors il faut expliquer pourquoi il semble si intime, si durable, si difficile à abandonner.

Le problème n'était pas seulement théorique. Dans l'atmosphère politique des années 1980 et du début des années 1990, le féminisme luttait avec des disputes sur le sens de « femme », tandis que les politiques lesbiennes et gay s'opposaient à des normes qui supposaient l'hétérosexualité comme le fond silencieux de la vie sociale. Dans les universités, les soi-disant « guerres de la théorie » ouvraient d'anciennes disciplines à la suspicion. Un nouveau vocabulaire — discours, norme, construction, formation du sujet — circulait à la fois dans les départements de littérature et de pensée sociale. Le travail de Butler deviendrait l'une des tentatives les plus influentes pour faire parler ce vocabulaire du corps sans réduire le corps au langage.

Deux scènes antérieures aident à montrer les enjeux. Premièrement, le monde de la socialisation des rôles sexuels supposait que les garçons et les filles apprenaient des scripts sociaux qui pouvaient, en principe, être révisés si seulement les institutions changeaient. Cette vue était politiquement utile, mais Butler pensait qu'elle restait trop modeste : elle traitait le genre comme un costume que l'on met sur un acteur préexistant. Deuxièmement, certaines branches du féminisme radical traitaient le patriarcat comme s'il s'était inscrit si profondément dans la différence sexuelle que les femmes étaient définies par la victimisation et les hommes par la domination. Butler admirait la force critique de tels arguments, mais s'inquiétait qu'ils risquaient de durcir les catégories mêmes qu'ils cherchaient à exposer.

Sa question distinctive est donc née d'une double insatisfaction. D'un côté se tenait l'essentialisme, avec sa revendication rassurante mais rigide selon laquelle le genre exprime une vérité naturelle. De l'autre côté se tenait le volontarisme, avec son image séduisante mais naïve de l'identité comme librement choisie. Butler cherchait un troisième chemin : une théorie de la formation du sujet dans laquelle des actes sociaux répétés produisent l'apparence d'une essence intérieure. Ce n'est pas la même chose que de dire que le genre est faux ; c'est plutôt dire que ce qui semble le plus intérieur peut être généré par des pratiques, des normes et des citations qui nous précèdent.

C'est là que le terme « performatif » deviendrait finalement célèbre, bien qu'il soit souvent mal compris. Butler ne voulait pas simplement dire que le genre est théâtral, comme si chaque personne mettait consciemment en scène un rôle. Elle se déplaçait dans un registre philosophique plus technique, empruntant à la théorie des actes de parole et l'altérant ensuite. Un énoncé performatif ne décrit pas simplement la réalité ; il aide à faire advenir ce qu'il nomme. La question était donc de savoir si les normes de genre fonctionnent de manière similaire : non pas en rapportant qui quelqu'un est vraiment, mais en produisant à plusieurs reprises la réalité sociale de qui compte comme intelligiblement masculin ou féminin.

Cette idée n'aurait pas semblé simplement descriptive aux contemporains de Butler. Elle était déstabilisante, voire dangereuse, car elle menaçait d'exposer la contingence des normes qui se présentent souvent comme nature. Si l'identité se construit par la répétition, alors la répétition peut échouer, être altérée ou être parodiée. La possibilité de subversion commence non pas à l'extérieur de la norme, mais à l'intérieur de sa propre réitération. Pourtant, avant que cet argument puisse être compris, il faut voir la revendication centrale sous sa forme la plus aiguë : que signifie exactement dire que le genre est performé ?

La réponse réside dans les instruments philosophiques particuliers que Butler a choisis, et dans l'héritage qu'elle a transformé. L'idée centrale serait construite à partir du féminisme, de la psychanalyse, du post-structuralisme, et d'une insatisfaction précise vis-à-vis de la métaphysique du sujet. Le monde avait préparé le problème ; Butler allait maintenant essayer de lui donner sa forme décisive.