La première et la plus persistante des critiques à l'égard de Butler est que la performativité semble dissoudre le sexe matériel dans le langage. De nombreux lecteurs, en particulier dans la réception publique de Gender Trouble après sa publication en 1990, ont compris que Butler affirmait que les corps n'importent pas ou que le genre n'est qu'une question de choix. Butler a rejeté à plusieurs reprises cette interprétation, mais le malentendu n'était pas accidentel. Sa prose, dense et polémique dans ses premiers travaux, a suscité le soupçon que la construction sociale était devenue une explication totale. Le défi pour un critique charitable est de se demander si la théorie peut vraiment préserver la matérialité sans la subordonner discrètement au discours. Cette question est restée centrale car les enjeux ne sont pas seulement interprétatifs. Si l'incarnation est réduite à un effet linguistique, alors les pressions vécues de la vie sexuée — la vulnérabilité des corps dans la famille, le travail, la médecine et le droit — risquent de disparaître de la vue.
Une deuxième ligne de critique est venue de féministes qui craignaient que si « femme » est une catégorie trop instable, alors la politique des femmes perd son sujet. Seyla Benhabib, Nancy Fraser et d'autres ont soulevé des versions de cette préoccupation dans les débats sur le postmodernisme et l'identité. Leur inquiétude était à la fois pratique et philosophique : les mouvements ont besoin d'un nom collectif pour lutter pour des droits, des protections et une représentation. Si Butler rend chaque identité provisoire, laisse-t-elle la politique sans acteurs à organiser ? La préoccupation a été accentuée par les contextes institutionnels dans lesquels les revendications féministes ont été formulées à la fin du vingtième siècle : les départements universitaires, les législatures, les tribunaux et les organisations de défense dépendent tous de catégories reconnaissables pour traiter les réclamations de discrimination, allouer des ressources et définir des remèdes. Le problème n'est pas abstrait. Un formulaire, un statut, une directive de financement ou une pétition judiciaire demande souvent en effet qui est la partie lésée. Si la réponse n'est pas suffisamment stable pour satisfaire l'institution, la réclamation peut échouer avant même d'être entendue.
Cette objection a un réel poids, car Butler n'offre pas un simple remplacement pour la politique d'identité. Elle veut montrer que les catégories sont à la fois nécessaires et dangereuses. La tension est visible dans tout mouvement qui doit nommer qui est lésé pour contester les structures qui les nuisent. La catégorie peut unir, mais elle peut aussi exclure ceux qui ne correspondent pas à sa forme acceptée. Le prix de la lisibilité politique est souvent une simplification interne. Le travail de Butler interroge si ce prix peut être réduit, bien que jamais éliminé. C'est pourquoi ses critiques l'ont souvent trouvée à la fois indispensable et frustrante : indispensable parce qu'elle clarifie comment fonctionnent les catégories, frustrante parce qu'elle refuse de traiter ces catégories comme innocentes. Son analyse insiste sur la vie administrative cachée de l'identité, où nommer n'est jamais seulement descriptif. Cela détermine qui peut être compté, qui peut être reconnu, et qui reste en dehors du périmètre visible d'un mouvement.
Une troisième objection, plus aiguisée sur le plan philosophique, concerne l'agence. Si les sujets sont formés par des normes, et si toute action n'est intelligible qu'à l'intérieur de ces normes, alors la résistance n'est-elle rien de plus qu'une variante produite par le système lui-même ? Les critiques craignent que la performativité risque de transformer la rébellion en une autre option stylistique. La réponse de Butler est qu'aucune répétition n'est parfaitement contrôlée : les normes nécessitent une réitération, et la réitération permet un glissement. Mais certains philosophes ont pensé que cela constituait une base trop mince pour la politique. Un petit écart entre la règle et l'énactement peut ne pas sembler suffisant pour une transformation collective. La question devient particulièrement aiguë lorsque l'on demande ce qui, exactement, aurait pu être manqué si les normes sont aussi exhaustives que la théorie semble parfois le suggérer. Qu'est-ce qui aurait pu être repéré plus tôt, avant que le schéma ne se fige ? Quelles formes de coercition étaient cachées en pleine vue parce qu'elles étaient prises pour une répétition ordinaire ? Ces questions ont animé la critique précisément parce que Butler localise la possibilité non pas en dehors du pouvoir mais dans l'instabilité des propres procédures du pouvoir.
Le débat est devenu vif dans les disputes sur le drag, la parodie et la subversion. Les partisans de Butler ont vu dans le drag une exposition de la structure imitative du genre. Les critiques ont répondu que la parodie peut renforcer ce qu'elle mime, et que toute non-conformité n'est pas politiquement progressive. La position de Butler est plus subtile que la célébration ou le scepticisme. Elle ne prétend pas que chaque citation de genre déstabilise les normes ; elle affirme que les normes dépendent de la répétition, et que la répétition n'est jamais entièrement identique à elle-même. La question politique est de savoir si de telles ouvertures peuvent être élargies en un changement durable. C'est là que l'argument passe de la théorie à la scène. Une performance peut éclairer la structure pendant un moment, mais la suspension temporaire des règles ordinaires d'un théâtre ne modifie pas en soi les formes qui régissent le mariage, l'emploi ou la reconnaissance médicale. Un éclair de visibilité peut révéler les mécanismes du genre, pourtant la machinerie reprend une fois la performance terminée. L'écart entre révélation et réforme est l'un des problèmes les plus difficiles dans la réception de Butler.
Une autre tension se manifeste dans la relation de Butler à la psychanalyse, en particulier l'insistance selon laquelle le sujet n'est jamais pleinement auto-identique. Cette intuition est puissante, mais elle peut aussi faire sembler le sujet presque trop dépendant des structures symboliques. On peut se demander si le compte rendu de Butler laisse suffisamment de place pour l'initiative, l'improvisation et l'habitude incarnée en dehors du langage. Certains phénoménologues et critiques réalistes ont soutenu que l'agence corporelle vécue est plus riche que ce que son compte permet. Ils craignent que la théorie risque de convertir l'immédiateté désordonnée de l'incarnation en un drame de signes. Pour ces critiques, le problème n'est pas seulement philosophique. Il est aussi archivistique et observationnel : des vies réelles se vivent dans l'habitude, la fatigue, la blessure, la sensation et l'endurance, pas seulement dans le discours. Si une théorie ne peut pas enregistrer cette épaisseur, alors elle risque d'expliquer trop et de voir trop peu.
Il y a aussi la question de la normativité. Butler est souvent à son meilleur dans le diagnostic : elle peut montrer comment l'exclusion opère, comment l'intelligibilité est distribuée et comment les normes deviennent coercitives. Mais le diagnostic ne résout pas toujours la question de ce qui devrait remplacer ce qui est critiqué. À cet égard, ses critiques la comparent parfois défavorablement à des philosophes qui offrent des principes plus explicites. Pourtant, Butler n'a jamais eu pour but de fournir un code éthique bien rangé. Son projet est plus difficile et plus troublant : montrer que la demande d'une fondation pure fait elle-même partie du problème. Les preuves de cette préoccupation peuvent être trouvées dans la structure récurrente du débat public autour de son travail. Les critiques veulent une fondation stable — un compte rendu du sexe, de l'identité ou de la justice qui ne vacille pas. Les réponses de Butler refusent souvent cette demande, non pas parce qu'elle n'a pas d'éthique, mais parce qu'elle pense que le désir de sécurité finale est lui-même impliqué dans l'exclusion.
Un des épisodes les plus dramatiques de la vie publique de Butler a impliqué des manifestations contre un prix qu'elle devait recevoir en Allemagne en 2012, lorsque des critiques l'ont accusée d'anti-sionisme et d'antisémitisme en raison de son soutien au boycott, au désinvestissement et aux sanctions contre Israël. Quoique l'on pense de cette controverse, elle a révélé quelque chose d'important sur sa philosophie : que les questions de reconnaissance, de discours public et de deuil ne sont jamais confinées aux séminaires. Les idées de Butler voyagent facilement dans le conflit parce qu'elles concernent qui compte, qui parle et quelles vies sont visibles comme des vies. L'épisode a montré à quelle vitesse un argument sur la solidarité politique peut devenir un argument sur les limites du discours acceptable. Il a également montré la précision impitoyable avec laquelle les institutions publiques peuvent enregistrer de tels différends : prix, invitations, déclarations de soutien et condamnations deviennent tous des documents dans une lutte plus large pour la légitimité. En ce sens, la controverse n'était pas périphérique à la pensée de Butler. Elle a dramatisé la question même que son travail continue de poser : quelles vies et quelles affiliations deviennent publiquement intelligibles, et à quel prix ?
Une dernière critique, plus constructive, demande si l'accent précoce de Butler sur la subversion a sous-estimé l'entêtement des institutions. On peut parodier une norme sans relâcher son pouvoir légal ou économique. Un acte performatif peut exposer l'instabilité, mais les États, les marchés et les traditions peuvent absorber une grande quantité de déstabilisation et continuer inchangés. C'est peut-être le défi le plus profond pour son modèle : si les micro-dramas de la répétition peuvent un jour expliquer la transformation macro-sociale. Si la théorie reste persuasive, c'est parce que Butler elle-même s'est de plus en plus tournée vers des questions de précarité, d'assemblée, de guerre et de solidarité publique. Ce changement est important car il répond, sans résoudre complètement, à l'objection selon laquelle la pure subversion est trop légère pour le poids des institutions. La Butler des dernières années ne demande pas seulement comment les normes sont répétées, mais comment les vies sont exposées, comment les assemblées se forment et comment la vulnérabilité est distribuée à travers l'ordre politique. Le feu a mis l'idée à l'épreuve, mais il l'a également forcée à s'élargir au-delà de la scène de l'identité vers les conditions d'une vie vivable.
