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LibertarianismeLe monde qui l'a façonné
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7 min readChapter 1Americas

Le monde qui l'a façonné

Le libertarianisme n'est pas né d'une réflexion calme dans un vide. Il s'est formé au milieu du XXe siècle, lorsque la foi dans la planification à grande échelle était à son apogée avant de commencer à se fissurer. Le New Deal, la mobilisation de guerre et l'expansion de l'État-providence d'après-guerre avaient persuadé de nombreuses personnes éduquées que les gouvernements modernes pouvaient diriger la vie économique plus intelligemment que les marchés. Pour les partisans, cela ressemblait à une maturité ; pour une petite mais tenace minorité, cela ressemblait au chemin du retour vers la tutelle. Les premiers défenseurs du mouvement écrivaient contre un monde où la capacité de l'État était devenue un insigne de compétence, et où la portée administrative était de plus en plus considérée comme la condition normale de la politique moderne.

Ce contexte est important car le libertarianisme n'est pas né d'une simple nostalgie. Il s'est formé à une époque où les institutions centralisées semblaient avoir résolu, ou du moins reporté, de nombreuses crises visibles. L'État fédéral avait organisé la production pendant la guerre, géré la mobilisation de masse, puis, en temps de paix, étendu ses ambitions par la réglementation et les dépenses sociales. Aux États-Unis, l'ordre du New Deal n'était pas une abstraction : il avait des agences, des lignes budgétaires et des routines qui atteignaient la vie quotidienne. En Europe, la reconstruction était également liée à la planification experte et à la direction de l'État. La question pour les libertariens n'était pas de savoir si le gouvernement pouvait faire quoi que ce soit, mais combien de pouvoir pouvait lui être accordé avant que la liberté elle-même ne devienne une permission administrative.

La pression décisive est venue de deux directions à la fois. L'une était intellectuelle : le prestige du socialisme et de la politique keynésienne rendait irresponsable la défense du laissez-faire dans les termes plus anciens du XIXe siècle. Dans les années 1930 et 1940, le centre de gravité argumentatif avait changé. Le marché n'était plus l'évidence par défaut ; il était l'objet qui nécessitait désormais une justification. L'autre pression était historique : l'Europe venait de connaître le fascisme et le stalinisme, et tous deux semblaient confirmer que le pouvoir concentré, une fois accordé un élan justificatif, pouvait devenir une machine de coercition. Une philosophie politique construite autour de la liberté individuelle et d'un État minimal devait répondre non seulement aux économistes et aux réformateurs sociaux, mais aussi à la peur que toutes les grandes structures de pouvoir, aussi bienveillantes soient-elles en intention, puissent devenir des instruments de domination.

C'était l'atmosphère dans laquelle Friedrich Hayek a écrit La Route de la servitude en 1944. Hayek n'était pas encore le genre d'icône libertarienne que ses admirateurs ultérieurs feraient de lui ; il était un économiste formé techniquement, mal à l'aise avec le dogmatisme, argumentant à partir de connaissances et de limites institutionnelles plutôt qu'à partir d'une simple haine du gouvernement. Le livre est paru en temps de guerre, lorsque le langage d'urgence et de nécessité était déjà normal. Son avertissement n'était pas que chaque programme public était une tyrannie, mais que la logique de la planification globale contenait des dangers qui ne pouvaient être écartés par de bonnes intentions. Lorsque les autorités centrales tentent de planifier la vie économique, elles accumulent nécessairement un pouvoir discrétionnaire sur les choix des gens. Le danger n'est pas seulement l'inefficacité. C'est la conversion des citoyens en objets d'administration.

L'argument de Hayek dépendait d'une compréhension spécifique de l'information. Les marchés, dans son récit, ne sont pas seulement des arènes de profit ; ce sont des systèmes de traitement de connaissances dispersées. Aucun planificateur ne peut rassembler et utiliser les innombrables fragments de compréhension locale que les prix transmettent. Cette affirmation a donné au mouvement l'un de ses fondements intellectuels les plus durables. Elle a également rendu le libertarianisme plus difficile à caricaturer comme un simple sentiment anti-gouvernemental. Si un système respecte la connaissance éparpillée et partielle des individus, il respecte leur statut d'agents plutôt que d'intrants. La force morale de l'argument résidait dans son humilité institutionnelle : le pouvoir qui ne peut pas connaître suffisamment ne devrait pas présumer de diriger trop.

En même temps, une lignée différente et plus radicale attendait dans les coulisses. Aux États-Unis, une tradition d'anarchisme individualiste et de constitutionnalisme à gouvernement limité existait depuis longtemps, mais elle manquait de cohérence après-guerre. Après la Seconde Guerre mondiale, l'ancien langage des droits naturels était en train d'être reformulé dans un idiome plus analytique. Les théoriciens politiques et les économistes ont commencé à se demander si l'État pouvait être justifié, et si oui, jusqu'où s'étendait son autorité. Cela a rendu la liberté moins une préférence tempéramentale qu'un problème philosophique. Au lieu de se demander uniquement quelles politiques étaient efficaces, les écrivains se demandaient désormais quelle coercition pouvait être moralement permise en premier lieu.

Une surprise dans l'histoire précoce du mouvement est à quel point il s'est inspiré de penseurs qui n'étaient pas de simples célébrants du marché. Hayek craignait le monopole et était suspicieux du utilitarisme grossier. Il ne présentait pas un monde dans lequel le pouvoir privé était automatiquement inoffensif, ni n'imaginait que l'économie seule pouvait résoudre des questions morales. Son souci était la connaissance dispersée, mais le point dépassait l'économie. Si l'autorité publique ne peut jamais pleinement connaître les circonstances de personnes particulières, alors ses prétentions à gérer leur vie deviennent plus précaires. Le problème n'était pas seulement la taille du gouvernement, mais l'arrogance épistémique intégrée dans le projet de rendre la société lisible d'en haut.

Une autre tendance surprenante est venue du renouveau philosophique américain du langage des droits naturels. Dans les années 1960 et 1970, ce langage réapparaissait avec une nouvelle force dans l'œuvre de Robert Nozick, dont Anarchie, État et Utopie deviendrait un manifeste pour le mouvement même si Nozick lui-même n'avait jamais voulu réduire la philosophie à des slogans. Le livre posait une vieille mais nouvellement aiguisée question : un État peut-il légitimement faire quoi que ce soit au-delà de protéger les personnes contre la force, le vol et la fraude ? Si la réponse était non, alors de nombreuses politiques familières apparaîtraient soudain comme de la coercition en tenue de soirée. La question n'était plus de savoir si le gouvernement devait être bienveillant, efficace ou humain. Il s'agissait de savoir s'il avait franchi la frontière qui séparait la protection de l'interférence.

Ces questions avaient de réelles conséquences institutionnelles, pas seulement théoriques. Si la liberté devait signifier plus qu'un droit cérémoniel, elle devait survivre aux impôts, à la conscription, à la délivrance de licences, aux contrôles de prix, à la législation morale et au paternalisme bureaucratique. Ce n'étaient pas des abstractions lointaines. Ce étaient les types d'action de l'État qui touchaient aux salaires, à la liberté de mouvement, à l'embauche, à la parole et à la vie familiale. Mais si ces instruments étaient rejetés trop rapidement, un autre problème apparaissait : comment une société garantirait-elle l'ordre, les biens publics et la justice ? Le mouvement est né dans l'écart entre la méfiance envers le pouvoir et le besoin de coordination, et cette tension ne l'a jamais quitté. C'est en partie la raison pour laquelle les arguments libertariens passent si souvent des principes aux détails institutionnels, des revendications morales aux questions d'administration et d'application.

Il est tentant de traiter le libertarianisme comme une simple reformulation moderne de l'ancien libéralisme, et en partie, c'est le cas. Pourtant, il diffère également du libéralisme classique par son accent plus marqué sur la propriété de soi, sa méfiance envers la redistribution en tant que telle, et sa volonté d'imaginer un État réduit à un noyau policier et adjudicatif. Ce durcissement de l'héritage libéral n'était pas inévitable. Il s'est produit parce que la politique d'après-guerre a rendu la liberté vulnérable à l'expansion administrative et parce qu'un nouveau style philosophique a fait des droits des contraintes plutôt que des idéaux à équilibrer. En ce sens, le libertarianisme n'était pas simplement une doctrine de moins de gouvernement. C'était une réponse à un monde dans lequel le gouvernement était devenu plus capable, plus confiant et plus difficile à résister dans le langage de la raison publique.

La conversation dans laquelle il est entré était donc encombrée : Hayek contre la planification, Milton Friedman contre les excès monétaires et réglementaires, Nozick contre les théories de justice distributive en modèle, et tous contre la confiance croissante de l'État managérial moderne. Pourtant, l'idée centrale n'avait pas encore été énoncée clairement. Avant que cela puisse se produire, la liberté devait être plus qu'un état d'esprit anti-étatique. Elle avait besoin d'un principe. La prochaine étape était de demander ce que, exactement, les individus possèdent lorsqu'ils prétendent se posséder eux-mêmes.