Les objections les plus sérieuses à l'Objectivisme ne commencent pas par l'économie, mais par la vie humaine telle qu'elle est ordinairement vécue. Rand a présenté l'intérêt personnel comme rationnel, pourtant de nombreux lecteurs se sont demandé si la frontière entre l'intérêt personnel rationnel et le souci moral de soi n'était pas trop mince pour supporter le poids qu'elle lui a attribué. Si chaque véritable vertu doit finalement servir la vie de quelqu'un, la doctrine laisse-t-elle place à des formes de dévotion qui ne sont pas manifestement profitables—le soin des faibles, la fidélité face à la perte, le sacrifice pour les enfants, ou la loyauté envers une cause que l'on ne verra peut-être jamais réalisée ?
Une première critique est que sa notion de vertu peut sembler trop purifiée de dépendance. Les êtres humains naissent impuissants, éduqués par d'autres, et soutenus par des institutions qu'ils n'ont pas créées. La réponse objectiviste est que la dépendance dans l'enfance ne justifie pas un tutorat moral à vie. Pourtant, les critiques soutiennent que le fait d'interdépendance complique toute ligne morale nette entre l'égard de soi et l'obligation. Un parent qui nourrit un enfant ne poursuit pas seulement le bonheur privé, et une infirmière qui s'occupe d'inconnus dans une zone de catastrophe ne peut pas être décrite avec précision par le langage de l'échange.
Une deuxième objection, plus philosophique, vise la théorie de l'altruisme de Rand. Dans des essais tels que « L'éthique des urgences » et « La vertu de l'égoïsme », elle a attaqué la doctrine morale selon laquelle les besoins des autres génèrent des revendications automatiques sur soi. Mais les opposants répliquent que cela confond l'auto-abnégation extrême avec la réactivité morale ordinaire. On peut rejeter le sacrifice de soi comme un devoir universel tout en croyant que la vie humaine est profondément sociale et que certaines formes de don sont constitutives de l'amitié, de la citoyenneté et de l'amour. La tension est réelle : le vocabulaire de Rand sur le commerce et les droits peut rendre la texture morale de l'attachement vécu étrangement mince.
Une troisième ligne de critique provient de la philosophie politique. Le capitalisme de laissez-faire peut en effet protéger la liberté de contrat, mais il ne garantit pas des conditions de fond équitables. Les marchés peuvent générer un pouvoir concentré, un avantage hérité et des externalités socialement destructrices. Les défenseurs de Rand répondent que de nombreux tels dommages proviennent de l'intervention de l'État, du népotisme ou des violations des droits de propriété. Pourtant, les critiques soutiennent que son marché idéal peut être trop abstrait par rapport à l'histoire réelle, où le travail, le monopole et le pouvoir de négociation ne sont jamais répartis à partir d'un point de départ neutre. La surprise ici est qu'une philosophie engagée envers le réalisme est souvent accusée de naïveté à propos des institutions.
Il y a aussi des inquiétudes épistémiques. Rand se méfiait de l'idée que les revendications morales peuvent être détachées de la réalité, mais son propre système traite parfois les frontières conceptuelles avec une confiance inhabituelle. Les philosophes ont remis en question son explication de la formation des concepts, sa résistance à des comptes plus conventionnels de l'abstraction, et son insistance selon laquelle de nombreux différends ne sont que des échecs à penser clairement. Même les lecteurs sympathiques notent que le style de certitude qui donne à l'Objectivisme son pouvoir polémique peut également le rendre fragile dans l'argumentation. Lorsque le désaccord devient une preuve d'évasion, la critique est facile à écarter et difficile à apprendre.
Deux épisodes historiques ont intensifié ces inquiétudes. Le premier fut la rupture avec Nathaniel Branden, autrefois son collaborateur et défenseur le plus proche, qui a révélé comment une philosophie de l'indépendance pouvait être enchevêtrée avec la loyauté personnelle, la discipline et le contrôle émotionnel. Le second fut l'institutionnalisation ultérieure de l'Objectivisme dans des cercles qui souvent ne le présentaient pas comme un projet philosophique ouvert mais comme une orthodoxie presque doctrinale. L'ironie est frappante : un mouvement construit pour défendre l'esprit souverain peut, dans la pratique, devenir très insistant sur la correction interprétative.
La critique charitable la plus forte, cependant, n'est pas que l'Objectivisme soit simplement sévère. C'est qu'il voit trop clairement une vérité—le coût de la coercition, la dignité de l'agence productive, le danger de l'auto-effacement moral—et traite ensuite cette vérité comme suffisante pour organiser l'ensemble de l'éthique. De nombreux philosophes accepteraient son diagnostic de certaines pathologies modernes tout en rejetant le remède. Ils soutiendraient qu'un compte complet de l'épanouissement humain doit inclure la vulnérabilité, la réciprocité et les manières dont les personnes sont constituées par des relations qu'elles n'ont pas choisies.
Deux exemples exposent la pression. Un lanceur d'alerte qui risque sa subsistance pour exposer une fraude peut sembler, en surface, comme un héros objectiviste : courageux, principiel, indépendant. Pourtant, s'il agit par un sens du devoir public plutôt que par un avantage personnel calculable, la doctrine a du mal à nommer ce qui est admirable chez lui sans traduire son motif en un bénéfice pour soi. De même, une communauté qui se mobilise après une catastrophe naturelle dépend souvent de formes de solidarité qui ne sont pas proprement réductibles à un contrat. Rand peut expliquer pourquoi la fraude et la contrainte sont mauvaises ; elle est moins persuasive lorsqu'on lui demande d'expliquer pourquoi la générosité gratuite est noble plutôt que suspecte.
Et pourtant, la critique va dans les deux sens. Les ennemis de la doctrine la caricaturent parfois comme une glorification de la cupidité, alors que sa cible réelle est la coercition moralement sanctionnée. Rand croyait que l'esprit méritait protection non pas parce qu'il est puissant mais parce qu'il est responsable. Ses adversaires avaient souvent raison de s'inquiéter de la simplification ; ils n'avaient pas toujours raison de nier la véritable perspicacité morale qui donnait à la philosophie son attrait. C'est pourquoi le mouvement est resté vivant même au milieu de la controverse. Il n'a pas été tant rejeté que résisté, et la résistance est souvent la condition de la survie philosophique. Le chapitre suivant retrace où cette survie a conduit.
