Athènes n'a pas produit Socrate dans un vide. Elle l'a produit dans le long sillage de la victoire, de la richesse, de l'ambition impériale, de la confiance civique, puis de l'épuisement. La ville qui avait aidé à vaincre la Perse était devenue un lieu où la parole elle-même était pouvoir : dans l'Assemblée, dans les tribunaux, dans l'agora, et dans les salons des ambitieux, les mots pouvaient faire une carrière, influencer une foule, ou ruiner un homme. La philosophie, dans cet environnement, n'était pas encore une discipline académique établie. C'était un nouveau type de comportement public, une manière de demander quel type de vie un être humain devrait mener lorsque les anciennes autorités—coutume, poésie, piété héritée, et honneur aristocratique—ne réglaient plus la question par elles-mêmes.
Socrate est né dans cette ville vers 470 av. J.-C., et bien que les détails exacts de sa jeunesse restent rares, le contour est significatif. Il venait d'un milieu de citoyens ordinaires, non des grandes maisons qui dominaient la mémoire grecque antérieure. Les traditions anciennes se souviennent de son père Sophronisque comme d'un tailleur de pierre ou d'un sculpteur et de sa mère Phaénarète comme d'une sage-femme. Que les détails professionnels soient précis ou non, la tradition nous dit déjà comment les Athéniens ultérieurs l'imaginaient : proche de l'artisanat plutôt que de la richesse, et lié, par image si ce n'est par profession, à l'accouchement des choses. Sa vie adulte s'est déroulée au milieu de l'ascendance péricléenne, du raffinement de la tragédie, de l'essor des Sophistes, et de la suspicion croissante que le discours civique pouvait être enseigné comme une compétence détachée de la vérité.
Les Sophistes étaient l'une des principales pressions qui rendaient Socrate intelligible. Ils n'enseignaient pas tous la même doctrine, mais ils partageaient une disposition à traiter l'argument comme un art pratique, utile pour réussir dans la vie publique. Protagoras, Gorgias et d'autres ont montré que la persuasion pouvait être entraînée, que la force d'un argument pouvait dépendre moins de ce qui est vrai que de la manière dont il est formulé. Pour certains Athéniens, c'était une libération ; pour d'autres, un danger. Si la ville était gouvernée par la parole, alors quiconque pouvait maîtriser la parole pouvait maîtriser la ville. Socrate est entré sur cette scène comme un irritant obstiné, refusant le salaire, la performance, et le transfert propre d'expertise de l'enseignant à l'élève. Il ne demandait pas comment gagner, mais ce qu'est la justice ; pas comment mieux parler, mais si l'on sait de quoi l'on parle.
Ce refus avait une dimension politique même lorsqu'il n'était pas ouvertement partisan. L'Athènes classique valorisait le citoyen capable de s'exprimer dans l'Assemblée et de servir la ville en temps de guerre. Socrate était un hoplite dans les campagnes de Potidée, Delium et Amphipolis, et ce fait est important car il complique la caricature ultérieure de lui en tant que simple rêveur. Il n'était pas en dehors de la ville ; il avait été dans ses rangs et avait risqué son corps pour elle. Pourtant, dans le marché, il semblait perdre du temps avec de jeunes hommes, déstabilisant les respectables en demandant si la réputation était sagesse. Une ville qui se croyait éclairée pouvait tolérer la critique tant que celle-ci restait décorative. Socrate ne décorait pas.
Le contexte intellectuel comprenait également la recherche grecque plus ancienne de l'archê, le principe originel : l'eau, l'air, l'apeiron, le nombre, l'être, le devenir. Les penseurs anciens avaient tenté d'expliquer le monde par la nature plutôt que par le mythe, et ce mouvement avait été irréversible. Mais Socrate n'est pas mieux compris comme un autre théoricien cosmique. Son insatisfaction se situait ailleurs. La nature pouvait être intelligible, pourtant une ville pouvait encore être injuste ; la cosmologie pouvait prospérer tandis que les âmes restaient inexamined. La question pressante pour Athènes n'était pas simplement de quoi le monde est fait, mais quel type de personne on devrait devenir en son sein.
C'est pourquoi l'oracle de Delphes est devenu, dans la mémoire ultérieure, un seuil si important. Dans l'Apologie, Platon fait rapporter par Socrate que Chairephon a demandé à l'oracle si quelqu'un était plus sage que Socrate, et la réponse fut non. Quelle que soit l'interprétation de l'histoire—mission religieuse, légende ironique, ou provocation philosophique—elle saisit le problème que Socrate s'était posé à lui-même et aux autres : s'il était sage, c'était d'une manière étrange et déstabilisante. Il ne possédait pas un corpus de doctrine à transmettre. Il possédait une habitude de tester les affirmations, en particulier celles faites avec confiance.
Deux crises athéniennes ont aiguisé les enjeux. La guerre du Péloponnèse a dégradé la confiance de la ville et exposé la fragilité de ses institutions. Plus tard, le règne des Trente Tyrans et la réaction contre la violence oligarchique ont rendu la mémoire politique toxique. Les associés de Socrate comprenaient des figures liées, du moins dans l'imaginaire public, à un échec anti-démocratique, et cette association compterait lors de son procès. Mais le problème plus profond était qu'Athènes voulait de plus en plus de loyauté de la part de ses intellectuels. Un philosophe qui ne flatterait ni la ville ni n'approuverait ses certitudes sans examen devenait difficile à placer.
Une caractéristique surprenante de l'histoire est que Socrate n'a pas commencé comme un critique abstrait de la société. Il a commencé comme quelqu'un dont les habitudes de questionnement sont devenues plus visibles dans une ville accrochée à la parole, à l'honneur et à l'importance personnelle. Il était un citoyen parmi des citoyens, non un reclus. Le danger d'une telle figure est qu'il peut sembler inoffensif jusqu'à ce que l'on remarque ce qu'il fait. Il ne se contente pas de poser des questions ; il change ce qui compte comme une bonne réponse.
La première grande question, alors, n'est pas encore de savoir si Socrate avait raison. C'est pourquoi une ville comme Athènes en viendrait à le trouver intolérable. Pour répondre à cela, nous devons aborder la question elle-même—celle qui a fait son nom et qui trouble encore quiconque l'entend : que signifie savoir, et que signifie penser que l'on sait quand on ne sait pas ? C'est le seuil sur lequel l'idée centrale apparaît.
En d'autres termes, le monde qui a fait Socrate n'était pas seulement un monde de brillance civique et de déclin. C'était un monde dans lequel la confiance devenait suspecte, l'argument devenait public, et les anciennes sources d'autorité ne commandaient plus l'assentiment par elles-mêmes. Socrate a pénétré cette ouverture et l'a rendue permanente. Ce qu'il offrait n'était pas une doctrine mais une discipline, et le prochain chapitre commence là où les disciplines commencent : avec l'affirmation scandaleuse que la sagesse peut commencer dans l'ignorance reconnue.
