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Tabula RasaL'idée centrale
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7 min readChapter 2Europe

L'idée centrale

Le cœur de la tabula rasa est trompeusement simple : l'esprit n'est pas né contenant des idées, des principes ou des connaissances ; il les reçoit de l'expérience. Locke énonce la doctrine de manière célèbre dans le premier chapitre de An Essay Concerning Human Understanding, où il s'oppose aux principes innés et nous demande de regarder les enfants et les personnes qui n'ont jamais été formées à la disputation métaphysique. S'il y avait des idées imprimées dans l'âme dès la naissance, elles devraient y être universellement découvrables et sous une forme reconnaissablement antérieure. Locke pense que les preuves vont dans l'autre sens.

Il commence par un défi à ce que de nombreux lecteurs de son époque tenaient pour acquis. S'il existe des vérités supposément acceptées par tous les humains, sont-elles vraiment universelles ? Les nourrissons ne leur donnent pas leur assentiment. De nombreux adultes qui n'ont jamais entendu une proposition ne peuvent pas être dits la posséder. Et si l'on répond que ces vérités ne sont que latentes, Locke insiste : un principe dont on est totalement inconscient semble un candidat étrange pour un élément inné. La doctrine des idées innées est donc présentée comme moins un fait qu'une commodité philosophique. La force du défi réside dans sa méthode. Locke ne commence pas par une grande abstraction ; il commence par éliminer l'hypothèse selon laquelle ce qui est commun dans une société savante est donc naturel à tous les esprits. Dans le monde de son propre XVIIe siècle tardif, lorsque la théologie, la philosophie naturelle et la réflexion morale étaient encore souvent formulées comme des enquêtes sur ce que l'âme contient déjà, cela constituait un mouvement tranchant et déstabilisant.

La source des idées, selon Locke, est double. La sensation fournit à l'esprit les matériaux offerts par le monde extérieur : couleurs, sons, textures, mouvements, résistance, chaleur, et le reste. La réflexion fournit à l'esprit la conscience de ses propres opérations : percevoir, vouloir, se souvenir, comparer, douter et abstraire. Ce sont les deux seules sources d'idées. Rien n'entre dans l'esprit sauf par l'une d'elles, bien que l'esprit puisse ensuite combiner, comparer et généraliser ce qu'il a reçu. Le langage de Locke concernant les "sources" est important car il fait de l'expérience la source originelle plutôt qu'un simple déclencheur. L'expérience n'est pas le revêtement d'une structure préexistante ; c'est le matériau même à partir duquel la vie mentale est construite. En ce sens, son explication est à la fois architecturale et psychologique : ce qui apparaît comme pensée est assemblé à partir de parties acquises au fil du temps.

C'est cela la force de la page blanche. Ce n'est pas que l'esprit n'ait aucun pouvoir, mais qu'il commence sans contenus. Une ardoise n'est pas rien ; c'est une surface capable de recevoir une inscription. La revendication centrale de Locke est donc à double tranchant : contre l'innatisme, il nie l'existence d'idées intégrées ; contre la passivité radicale, il accorde des opérations actives de comparaison, de composition et d'abstraction une fois que l'expérience a fourni des matériaux. L'ardoise est vierge, mais la main qui la lit n'est pas inerte. La différence est cruciale. Si l'esprit était simplement un réceptacle attendant d'être rempli, alors l'expérience se déverserait simplement comme à travers un entonnoir. Locke souligne plutôt un processus dynamique dans lequel l'esprit reçoit, retient, combine et distingue. Ce qu'il lui manque à la naissance n'est pas la capacité, mais le contenu.

L'attrait de la théorie réside en partie dans son austérité. Elle élimine une grande partie de la machinerie métaphysique. On n'a pas besoin de graines cachées de connaissance pour expliquer pourquoi les êtres humains en viennent à penser aux corps, aux nombres, à la causalité, au devoir ou à Dieu. Il faut plutôt examiner comment les idées simples dérivées de la sensation et de la réflexion sont jointes en idées complexes. Un enfant apprend ce qu'est un cheval non pas en déballant un concept éternel stocké dans l'âme, mais en recevant des rencontres répétées, en retenant des caractéristiques et en abstraisant à partir de nombreux particuliers. Ce mouvement de la rencontre répétée au concept stable est le véritable drame de la théorie de Locke. Une idée stable n'est pas un droit de naissance ; c'est un résultat. L'esprit devient capable de classification parce que le monde s'est à plusieurs reprises imposé à lui.

Une illustration concrète aide. Imaginez quelqu'un qui n'a jamais vu de peinture de paysage. La première vue des coups de pinceau sur la toile apporte des sensations de couleur et de forme. Ce n'est que plus tard que l'esprit forme la notion qu'un champ, un nuage ou une montagne est représenté là. La peinture n'a pas éveillé une idée de paysage latente ; elle a fourni des matériaux à partir desquels l'idée de représentation pouvait être construite. Le récit de Locke sur la cognition ordinaire est ainsi : l'esprit apprend à interpréter ce qu'il a déjà rencontré. L'image n'est pas dans l'esprit avant l'expérience ; elle est rendue possible par l'expérience et ensuite comprise par la réflexion. Le même schéma s'applique à de nombreux jugements ordinaires : ce qui semble immédiat à une pensée mature s'avère souvent dépendre d'actes antérieurs de vision, de comparaison et de nomination.

Une autre illustration est morale plutôt que visuelle. Un enfant qui entend à plusieurs reprises des éloges attachés à la générosité et des reproches attachés à la cruauté peut former des associations qui semblent ensuite presque naturelles. Ce fait même est ce qui donne à la tabula rasa son pouvoir et son anxiété. Si la conduite est façonnée par l'histoire des impressions, alors la vertu est enseignable — mais il en va de même pour le préjugé. La doctrine promet un espoir éducatif tout en exposant également la malléabilité humaine. L'avenir de l'enfant n'est pas scellé par un script moral préécrit ; pourtant, il n'est pas non plus protégé de la force de la coutume, de l'habitude ou de l'instruction. La théorie de Locke porte donc une charge éthique ainsi qu'une charge épistémologique. Elle implique que ce que les adultes considèrent comme des jugements "naturels" peut en réalité être le résultat accumulé d'un entraînement, de répétitions et d'un environnement social.

Le tournant surprenant dans l'argument de Locke est que l'appel à la vacuité n'est pas simplement sceptique. Il est constructif. En niant le contenu inné, il dégage le terrain pour une théorie de la connaissance qui peut être testée contre l'expérience. Il veut que la philosophie soit responsable de la manière dont les esprits fonctionnent réellement. Cela fait de la tabula rasa une arme méthodologique autant qu'une thèse psychologique. L'ardoise vide n'est pas un vide d'ignorance à déplorer ; c'est un point de départ discipliné. Si nous voulons savoir comment l'esprit parvient à posséder des connaissances, nous devons commencer par ce qui peut réellement être observé : l'entrée des idées par la sensation et la réflexion, et les opérations ultérieures par lesquelles l'esprit les organise.

Pourtant, l'idée centrale modifie également la position de la certitude. Si toutes nos idées proviennent de l'expérience, alors nous devons nous demander jusqu'où l'expérience peut garantir une vérité universelle. La page blanche n'abolit pas la connaissance, mais elle rend la connaissance plus difficile à garantir. Locke a ouvert la porte à l'empirisme, mais aussi à une nouvelle fragilité : que se passe-t-il si l'expérience peut expliquer nos croyances sans les prouver ? Cette question n'est pas accessoire ; elle est le point de pression de toute la doctrine. Un concept peut être bien formé, largement partagé et utile en pratique, mais il peut néanmoins être traçable à une expérience limitée ou incomplète. L'esprit peut devenir riche en idées tout en restant vulnérable dans ses revendications.

C'est pourquoi le premier chapitre de l'Essai de Locke est si important. Il ne rejette pas simplement une doctrine ; il change les termes sur lesquels la compréhension humaine est examinée. La question n'est plus de savoir si l'âme contient des vérités en embryon, mais comment les esprits réels acquièrent, organisent et vérifient ce qu'ils savent. La tabula rasa, en d'autres termes, est le début d'une nouvelle responsabilité philosophique. Une fois que l'esprit est vu comme formé par des matériaux entrants et des opérations internes, il faut expliquer comment ces matériaux deviennent des concepts, des jugements et de la science. L'ardoise est maintenant sur la table. Le prochain problème est de savoir comment l'inscription devient système.