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InterlocuteurFrench Philosophy of ScienceFrance

Gaston Bachelard

1884 - 1962

Gaston Bachelard occupe une position étrange dans l'histoire des idées : à la fois philosophe des sciences, critique de l'imagination et poète de la rupture intellectuelle. Il est souvent considéré comme un précurseur de Thomas Kuhn parce qu'il a rendu la discontinuité non seulement possible mais nécessaire dans la vie de la science. Pourtant, cette réputation peut le faire paraître plus propre qu'il ne l'était. L'œuvre de Bachelard n'était jamais simplement une célébration du progrès ; c'était une anatomie de la violence mentale, du coût de devenir rationnel.

Ce qui le motivait, c'était une profonde méfiance envers la paresse de l'esprit. Il croyait que les êtres humains ne pensent pas naturellement de manière scientifique. Ils commencent par des images, des habitudes, des intuitions et un bon sens hérité, et ceux-ci deviennent des pièges. Son idée célèbre des « obstacles épistémologiques » désigne la manière dont des façons familières de voir peuvent empêcher une véritable connaissance. La science, dans cette perspective, avance en rompant avec les consolations de l'expérience ordinaire. Le scientifique n'est pas un interprète de ce que tout le monde sait déjà, mais un ascète qui doit sans cesse désapprendre. Cette vision confère à la philosophie de Bachelard son ton moral sévère : la connaissance est difficile parce que l'esprit résiste à la vérité.

Cette sévérité est l'une de ses contradictions. Bachelard est souvent lu comme un champion de la rigueur scientifique, pourtant il était aussi l'un des grands théoriciens de l'imagination poétique du vingtième siècle. Il écrivait avec une tendresse inhabituelle sur la rêverie, le rêve éveillé et les images élémentaires du feu, de l'eau, de l'air et de la terre. En public, il apparaît comme un disciplinarian austère de la pensée ; dans ses œuvres littéraires, il devient presque lyrique dans son attention à la vie intérieure. La tension n'est pas accidentelle. Bachelard semble avoir compris que la raison et l'imagination ne sont pas des ennemies tant qu'elles sont des revendications concurrentes sur le soi. Son projet de toute une vie était de les séparer sans prétendre que l'une ou l'autre pouvait être éliminée.

Cette séparation avait des conséquences. En mettant l'accent sur la rupture, Bachelard a contribué à légitimer une vision de la science dans laquelle le progrès intellectuel nécessite la destruction des cadres antérieurs. Cela était libérateur pour les historiens et les philosophes qui voulaient comprendre la science comme historiquement changeante, mais cela pouvait aussi faire apparaître le développement scientifique comme plus sévère et plus déstabilisant que l'ancienne image de l'accumulation. Son modèle implique que l'erreur n'est pas un détour mineur mais une caractéristique constitutive de la pensée. Le coût est que les anciennes façons de connaître ne sont pas simplement corrigées ; elles sont souvent traitées comme des obstacles à surmonter et à rejeter. En ce sens, la philosophie de Bachelard peut se lire comme peu sentimentale envers les êtres humains qui habitaient ces anciens mondes intellectuels.

Il y a aussi un coût personnel dans sa vision. Pour bien penser, il faut se détacher du bon sens. Cela rend la science noble, mais cela la rend aussi solitaire. Le héros intellectuel de Bachelard est quelqu'un qui consent à rompre avec le monde tel qu'il est ordinairement vécu. Sa propre prose transmet souvent la discipline de cette transformation : patiente, méthodique, impitoyable. Il n'imaginait pas que la modernité scientifique était un agrandissement fluide de l'expérience. Il pensait que c'était une correction répétée du soi.

C'est pourquoi il importe pour Kuhn. Kuhn n'a pas simplement inventé l'épistémologie historique dans un vide ; Bachelard avait déjà appris aux lecteurs à soupçonner la continuité et à chercher des ruptures dans la vie de la raison. Mais la véritable signification de Bachelard va plus loin que l'anticipation. Il a révélé que la pensée scientifique a une histoire intérieure de répression, de résistance et de renouveau. Cette intuition a fait de lui moins un précurseur pittoresque qu'un diagnosticien de la lutte de l'esprit pour devenir moderne.

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