Paul Feyerabend
1924 - 1994
Paul Feyerabend était l'héritier le plus indiscipliné de la révolution kuhnienne, et il a fait carrière en refusant les consolations que les philosophes offrent généralement à la science. Si Thomas Kuhn a montré que le changement scientifique n'est pas une accumulation lisse de faits mais une séquence de bouleversements, Feyerabend a poussé l'argument vers quelque chose de plus proche d'une accusation. Il ne se contentait pas de remettre en question la question de savoir si la science suit une méthode unique ; il doutait que la demande d'une méthode unique soit autre chose qu'un mythe auto-protecteur. Son slogan notoire, « tout est permis », est devenu l'emblème de cette rébellion, bien que l'expression soit trompeusement simple. Dans les mains de Feyerabend, c'était moins une licence pour le chaos intellectuel qu'une affirmation que le véritable progrès scientifique a souvent dépendu de la violation des règles mêmes que les philosophes ultérieurs essaient d'en extraire.
Psychologiquement, Feyerabend semble animé par une profonde hostilité à l'autorité intellectuelle et à l'arrogance qui l'accompagne souvent. Il avait vu assez de guerre, de bureaucratie, de gardiennage académique et d'abstraction philosophique pour se méfier de toute institution qui prétendait détenir un monopole sur la rationalité. Son tempérament philosophique était combatif, théâtral et consciemment anti-systématique. Il écrivait comme quelqu'un déterminé à ne pas être domestiqué par la philosophie professionnelle, et il cultivait souvent la persona du destructeur espiègle de théories élégantes. Pourtant, derrière cette performance se cachait une préoccupation morale sérieuse : il craignait que lorsque la science se présente comme étant uniquement rationnelle, elle puisse devenir coercitive, supprimant les traditions dissidentes, les formes alternatives de connaissance et même le jugement humain. Son anti-méthodologie n'était donc pas seulement du nihilisme sous un costume astucieux ; c'était une défense du pluralisme contre les habitudes impériales de l'expertise.
En même temps, Feyerabend était plein de contradictions. Il attaquait l'autorité scientifique tout en restant profondément dépendant du prestige de la science en tant qu'adversaire digne de combat. Il mettait en garde contre le dogmatisme tout en adoptant parfois un style d'argumentation qui pouvait sembler délibérément provocateur, voire imprudent, à ses critiques et à certains admirateurs. Publiquement, il défendait la liberté épistémique et la prolifération des points de vue ; en privé, ses polémiques pouvaient être acerbes, impatientes et impitoyables envers des collègues qui ne répondaient pas à ses normes de courage intellectuel. Il ressentait du ressentiment envers les systèmes, mais il voulait également être pris au sérieux en tant que philosophe ayant une contribution décisive à apporter.
Le coût de cette posture était réel. Pour ses partisans, Feyerabend ouvrait un espace nécessaire pour critiquer l'arrogance scientifique et pour une compréhension plus humaine de l'enquête. Pour ses opposants, il affaiblissait la confiance du public dans la science au moment même où l'expertise était cruciale. Ses arguments étaient souvent repris par ceux qui avaient beaucoup moins de discipline philosophique que lui, et son slogan était parfois utilisé comme une excuse bon marché pour l'anti-intellectualisme. Feyerabend lui-même semble avoir compris le danger, mais il acceptait les dommages collatéraux comme le prix à payer pour briser un monopole. En fin de compte, il a forcé la philosophie à confronter une question inconfortable : si la science est puissante, doit-elle aussi être souveraine ? Sa réponse était non, et la force de ce refus continue de troubler le débat entre méthode et liberté.
