Ramanuja
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Ramanuja se dresse comme le critique classique le plus redoutable de Shankara au sein de la tradition védiste, mais le décrire uniquement comme un réfuteur est trop simpliste. Il était également un bâtisseur de systèmes, un polémiste, un théologien de la dévotion, et un homme profondément engagé à sauver l'expérience religieuse de ce qu'il voyait comme la force aplanissante de la non-dualité absolue. Il était d'accord avec le postulat védiste de base selon lequel les Upanishads et les Brahma Sutras pointent vers la réalité ultime. Ce qu'il refusait d'accepter, c'était la tendance de Shankara à traiter la différence, la pluralité et la vie incarnée comme finalement subordonnées à une réalité dans laquelle les distinctions disparaissent.
Cette refus n'était pas seulement intellectuel. Ramanuja semble animé par une profonde méfiance envers le fait qu'une philosophie de l'unité totale puisse devenir spirituellement coûteuse. Si le monde est moins réel qu'il n'apparaît, alors le culte, le rituel, l'amour et la relation de l'âme à Dieu risquent de devenir des dispositifs provisoires, presque pédagogiques, sur le chemin vers quelque chose qui les nie. L'instinct théologique de Ramanuja était différent : il voulait que la libération préserve la relation plutôt que de l'annuler. Son non-dualisme qualifié, plus tard connu sous le nom de Vishishtadvaita, soutient que Dieu, les âmes et le monde sont réels et inséparables sans être identiques. Les nombreux ne sont pas engloutis par l'un ; ils sont réalisés en son sein.
Cette position lui conférait un immense pouvoir en tant que critique de Shankara. Il posait une question douloureuse : que perd-on lorsque la vérité suprême est définie si fortement que la dévotion devient secondaire ? Pour Ramanuja, le coût n'était pas abstrait. Une métaphysique qui dissout l'individualité de manière trop agressive peut résoudre un problème philosophique tout en en créant un religieux. Elle peut protéger l'unité, mais au détriment de la personne qui prie, sert, souffre et espère. En réponse, Ramanuja défendait une vision théiste dans laquelle la dépendance de l'âme à Dieu n'efface pas la singularité de l'âme.
La contradiction dans son œuvre réside dans la tension entre inclusivité et contrôle. Publiquement, il offrait une doctrine qui honorait la pluralité et la dévotion. Mais ce n'était pas un pluralisme sentimental. C'était une architecture théologique disciplinée qui autorisait également une forte hiérarchie religieuse et une orthodoxie centrée sur la dévotion bien définie. Sa vision de la grâce élevait l'abandon, mais elle pouvait aussi restreindre la légitimité spirituelle en plaçant le dévot à l'intérieur d'un cadre doctrinal spécifique. La philosophie qui semblait préserver la liberté relationnelle exigeait également une soumission à une compréhension particulière de l'ordre divin.
Les conséquences étaient énormes. Pour les dévots, Ramanuja a donné une dignité métaphysique au culte, à l'incarnation et à la relation personnelle. Pour l'histoire de la philosophie indienne, il a clairement montré que la non-dualité de Shankara n'était pas le dernier mot mais une provocation qui exigeait une réfutation. Son système est devenu fondamental pour le Sri Vaishnavisme ultérieur et pour les traditions hindoues dévotionnelles qui désiraient une unité mystique sans effacement métaphysique. Pourtant, son intervention a également aiguisé la division entre les visions concurrentes de la libération : l'une centrée sur la libération impersonnelle, l'autre sur la participation aimante.
La véritable signification de Ramanuja est donc non seulement qu'il s'est opposé à Shankara, mais qu'il a exposé le coût caché de l'éclat de Shankara. Il a montré qu'une philosophie peut être intérieurement élégante et laisser la dévotion humaine se sentir irréelle. Ce faisant, il est devenu la voix classique rappelant au Vedanta que l'unité sans relation peut être trop mince pour la vie que la plupart des gens vivent réellement.
