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6 min readChapter 2Americas

L'idée centrale

Le cœur de l'écologie profonde est simple à énoncer et difficile à absorber : les êtres vivants et les entités naturelles possèdent une valeur intrinsèque, et non seulement une valeur instrumentale. Un arbre n'est pas seulement du bois en attente, une rivière n'est pas seulement une infrastructure hydrologique, un faucon n'est pas seulement un symbole ou une ressource. Ils valent quelque chose en eux-mêmes. Cette affirmation est la charnière philosophique du mouvement, et tout le reste en dépend. C'est aussi le point où l'argument devient troublant, car il demande aux lecteurs de reconnaître la valeur là où les systèmes comptables habituels ne reconnaissent que l'usage.

Arne Næss a aidé à cristalliser la distinction en contrastant un environnementalisme « superficiel » avec un environnementalisme « profond ». La version superficielle lutte contre la pollution et l'épuisement des ressources principalement parce qu'ils menacent la santé et la prospérité humaines. La version profonde pose une question préalable : que se passerait-il si le monde non humain n'était pas là pour se justifier devant nous ? Que se passerait-il si notre cercle moral avait été tracé trop étroitement autour de l'espèce humaine ? Le mouvement ne nécessitait pas de haine de l'humanité. Il nécessitait de décentrer l'humanité. Ce changement semble abstrait jusqu'à ce que l'on réalise à quel point la politique moderne dépend de l'hypothèse opposée : que la nature est une réserve permanente, et que chaque paysage doit finalement se défendre en termes humains.

On peut voir la force de cette affirmation dans un exemple simple de forêt. Une forêt prévue pour une coupe à blanc peut être défendue parce qu'elle stocke du carbone, prévient l'érosion et soutient les loisirs. L'écologie profonde dit que ce sont des raisons réelles, mais pas les plus profondes. Même si une technologie de substitution gérait le carbone et l'érosion, la forêt ne serait toujours pas moralement neutre. Sa perte ne serait pas un simple changement de fournisseurs de services. Ce serait une diminution du monde lui-même. Le point n'est pas un excès rhétorique. C'est l'insistance sur le fait qu'une forêt n'est pas épuisée par la liste des services que les humains peuvent en extraire ou simuler ailleurs.

Une deuxième illustration vient de la gestion de la faune. Supposons qu'une population de loups soit réintroduite pour restaurer l'équilibre écologique. Une politique conventionnelle peut défendre le projet si les loups améliorent la fonction de l'écosystème ou l'écotourisme. L'écologie profonde ajoute une affirmation plus difficile : les loups ont une sorte de droit à l'existence qui ne dépend pas de leur utilité pour les plans humains. C'est pourquoi l'écologie profonde semble souvent menaçante pour ceux qui y entendent un défi à l'idée que les humains sont la mesure ultime de la valeur. Le mouvement s'oppose à une longue habitude de pensée dans laquelle le monde non humain est admis dans la discussion morale seulement après avoir été traduit en bénéfice humain.

Cette menace est aussi le pouvoir du mouvement. Elle refuse l'hypothèse réconfortante selon laquelle le statut moral suit l'intelligence, le langage, la productivité ou la proximité avec nous. Au lieu de cela, elle demande aux lecteurs d'imaginer un monde de multiples centres de valeur. L'épanouissement humain reste important, mais il n'occupe plus toute la scène. Le choc de l'idée réside dans combien elle nous demande de renoncer : non seulement à certains plaisirs, mais à une image de l'univers dans laquelle tout répond finalement à la préférence humaine. À cet égard, l'écologie profonde ne se contente pas d'ajouter une préoccupation pour la nature à l'éthique existante ; elle perturbe la structure même de l'ordre éthique.

Næss exprimait parfois ce changement à travers la métaphore de l'identification. Le soi, dans une lecture profonde, n'est pas un ego scellé mais quelque chose qui peut élargir son champ d'intérêt. On en vient à s'identifier à un bassin versant, une pente montagneuse, une espèce, un lieu. Ce n'était pas un truc sentimental. C'était une tentative philosophique de montrer que le soin pour le monde non humain n'a pas besoin d'être imposé de l'extérieur par le devoir seul ; il peut surgir d'un sens de soi transformé. La frontière du soi devient moins comme un mur et plus comme une frontière vivante. De cette manière, ce qui commence comme une revendication environnementale devient un compte rendu de la personnalité elle-même.

Une autre manière vivante de voir l'idée est d'imaginer un enfant élevé à la lisière d'un marais. Si le marais est asséché, la perte n'est pas seulement un changement d'utilisation des terres mais l'effacement d'un monde de hérons, de roseaux, de grenouilles et d'inondations saisonnières. L'écologie profonde veut dire que cette perte compte même si aucun œil humain ne l'observe et même si aucun livre de comptes économique ne l'enregistre. L'argument n'est pas que les gens devraient être indifférents aux besoins humains, mais que les besoins humains ne sont pas le seul type de réalité capable de générer des revendications morales. Un monde réduit à l'utilité peut encore être productif, mais il n'est plus pleinement rencontré en tant que monde.

Cela soulève immédiatement une tension. Si tous les êtres vivants ont une valeur intrinsèque, comment les conflits entre eux doivent-ils être jugés ? Un pathogène est vivant ; tout comme le cerf qu'il infecte, l'arbre qu'il dépouille, et l'humain qui cherche un traitement médical. L'écologie profonde n'évite pas de tels conflits, mais elle commence par refuser la hiérarchie unidirectionnelle qui permet toujours au désir humain de gagner par défaut. La question suivante est de savoir si le mouvement peut fournir une éthique praticable une fois que la valeur a été décentrée de cette manière. Le défi n'est pas hypothétique. Il est intégré à chaque décision concrète concernant l'utilisation des terres, la faune, l'agriculture et la conservation, où une vie, une espèce ou un écosystème peut être préservé seulement en limitant un autre.

Cette question est importante car l'écologie profonde n'est pas seulement une humeur. C'est une affirmation sur la façon dont le monde devrait être compris. Une fois que la valeur intrinsèque est accordée aux êtres vivants, le paysage moral change de forme. La question n'est plus de savoir si la nature nous aide. La question est de savoir comment un être humain devrait agir dans un monde qui n'a jamais été fait pour un usage humain seul. Le système construit autour de cette question est là où le mouvement devient philosophiquement sérieux. C'est aussi là que sa difficulté devient inévitable : si l'ancien cadre de valeur est trop étroit, alors le nouveau doit faire plus que protester contre l'exploitation. Il doit expliquer comment vivre sans faire payer le monde non humain pour chaque commodité humaine.

Vu de cette manière, l'idée centrale de l'écologie profonde est à la fois austère et exigeante. Elle ne promet pas une simple réconciliation entre l'ambition humaine et la réalité écologique. Elle commence plutôt par un refus : le refus de traiter les montagnes, les eaux, les forêts et les animaux comme moralement vides jusqu'à ce qu'un but humain leur soit assigné. Ce refus est ce qui donne au mouvement sa force durable. Il explique aussi pourquoi l'idée continue de provoquer de la résistance. Dire que les êtres vivants et les entités naturelles ont une valeur intrinsèque rouvre la question de qui, ou quoi, compte en premier lieu.