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ÉmergenceL'idée centrale
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5 min readChapter 2Europe

L'idée centrale

La manière la plus simple de saisir l'émergence est de commencer par un cas qui semble évident, puis de constater à quelle vitesse l'évident devient philosophiquement instable. Considérons un vol d'oiseaux tournoyant dans le ciel. Aucun oiseau individuel ne contient la forme du vol. Pourtant, il existe un motif, un mouvement coordonné, une direction collective qui appartient au vol dans son ensemble. Si un oiseau se retire, le motif change ; si suffisamment d'oiseaux sont ajoutés ou retirés, un motif différent peut apparaître. Le vol n'est pas simplement un tas. Il possède une organisation qui ne peut pas être déduite d'un oiseau isolé.

Passons maintenant à un exemple plus chargé : la conscience. Un cerveau est composé de cellules, mais une douleur, un souvenir ou une pensée ne semblent pas être un petit objet matériel caché à l'intérieur de l'une d'elles. Lorsque je reconnais un visage, la reconnaissance est mienne en tant que personne entière. Lorsque je ressens la piqûre de l'humiliation, l'expérience n'est pas localisée dans un neurone de la manière dont une étincelle est localisée dans un fil. L'émergence, dans sa forme philosophique la plus forte, affirme que certaines de ces caractéristiques de niveau supérieur sont réelles et dépendent de conditions de niveau inférieur, mais ne sont pas simplement identiques à celles-ci.

La revendication centrale peut être énoncée simplement : lorsque certaines parties sont agencées de la bonne manière, le tout résultant peut acquérir des propriétés qui ne sont pas possédées par les parties prises une par une. La propriété n'est pas un fantôme planant au-dessus de la matière. Elle émerge de la matière dans des conditions d'organisation. Mais elle n'est pas non plus une simple commodité verbale. Le tout a des pouvoirs, des motifs ou des comportements qui méritent leur propre description et explication.

C'est pourquoi l'émergence est plus qu'un slogan sur la complexité. Un agencement compliqué n'est pas automatiquement émergent. Un tas de sable est compliqué, mais il ne génère pas pour autant un nouveau type d'agence unifiée. Une position d'échiquier peut être compliquée, mais le motif n'a d'importance qu'en fonction des règles du jeu. L'émergence pointe vers un seuil où l'organisation produit des régularités véritablement nouvelles, pas seulement plus de détails. Le défi est de dire quel type de nouveauté il s'agit.

La première version philosophique majeure de l'idée n'était pas la plus forte. À la fin du XIXe siècle, des penseurs associés à l'émergentisme britannique, en particulier C. D. Broad, C. Lloyd Morgan et Samuel Alexander, ont soutenu que l'évolution pouvait produire des qualités véritablement nouvelles. Broad, en particulier, imaginait que si l'on connaissait tout sur les constituants de niveau inférieur d'un composé chimique, on pourrait néanmoins ne pas être capable de prédire ses propriétés nouvelles sans expérience du composé lui-même. L'eau redevient l'emblème : l'hydrogène et l'oxygène en isolation ne révèlent pas l'humidité.

L'implication frappante était que la nature pourrait être stratifiée d'une manière qui résiste à une anticipation complète. À un certain stade, de nouvelles propriétés apparaissent avec de nouveaux types de comportements ressemblant à des lois. Cela importait car cela remettait en question l'hypothèse selon laquelle un inventaire complet des parties et des micro-lois épuiserait la réalité. Cela suggérait que l'univers pourrait être génératif, et non simplement recombinatif : le monde peut produire quelque chose qui n'était pas présent dans les ressources conceptuelles utilisées pour décrire les ingrédients.

Il y a une tension dans l'idée dès le départ. Si le tout a des propriétés que les parties n'ont pas, ces propriétés dépendent-elles toujours entièrement des parties ? L'émergentiste veut dire oui, absolument : pas de magie, pas d'ajouts immatériels, pas de violation de la science. Pourtant, le même penseur veut dire que la nouvelle propriété ne peut pas être prédite ou expliquée à l'avance à partir du niveau inférieur seul. Le tout doit être à la fois dépendant et irréductible. Cette combinaison est le cœur de la doctrine et aussi son danger.

Une seconde illustration rend cela plus clair. Imaginez une colonie de fourmis construisant un nid. Aucune fourmi ne connaît le plan global. Pourtant, la colonie creuse des chambres, régule la température et organise le travail. La structure résultante n'est intelligible qu'au niveau de la colonie. Si l'on essayait d'expliquer le nid uniquement en termes des mouvements individuels des fourmis, on manquerait l'ordre global du système. L'émergence dit : oui, les actions locales comptent, mais le motif collectif est un fait réel avec une force explicative propre.

Le tournant surprenant est que l'émergence ne protège pas seulement la grandeur ; elle légitime également les motifs ordinaires. Un embouteillage, une mélodie, une constitution, une panique sur le marché, une rumeur, une langue — tous peuvent être considérés comme des phénomènes de niveau supérieur dont la réalité n'est pas diminuée par le fait qu'ils soient organisés à partir d'en bas. Le monde des touts n'est pas une illusion étendue sur des atomes. C'est l'une des manières dont les atomes deviennent significatifs.

Et pourtant, l'idée centrale devient philosophiquement explosive lorsqu'elle est appliquée à l'esprit. Si la conscience est émergente, alors elle n'est ni réductible à la matière cérébrale ni détachable de celle-ci. Elle dépend de conditions physiques, mais elle possède des caractéristiques — subjectivité, unité, intentionalité — qui ne sont pas visibles dans les parties. C'est la revendication qui a transformé l'émergence d'une observation sur la chimie en un concurrent en métaphysique.

Ainsi, la doctrine arrive avec une promesse et un fardeau. Elle promet de sauver la nouveauté, l'organisation et l'irréductibilité sans abandonner la nature. Elle nous charge de la tâche de dire comment une telle nouveauté est possible sans obscurité. Le reste de la tradition est un effort pour rendre cette promesse précise.