Une fois que l'émergence est nommée, elle commence à se répandre. Le concept n'appartient plus seulement à la chimie ou à la philosophie de l'esprit ; il commence à toucher tous les domaines où l'explication doit choisir entre des éléments et des motifs. C'est pourquoi les émergentistes les plus importants ne se contentaient pas de décrire des cas, mais construisaient une hiérarchie de niveaux. Ils voulaient montrer que les atomes, les molécules, les organismes, les esprits et les sociétés ne sont pas des descriptions rivales de la même réalité plate, mais des strates différentes avec des rôles explicatifs différents.
C. Lloyd Morgan, dans son travail sur le développement évolutif et plus tard dans ses Gifford Lectures, a aidé à donner une forme philosophique à l'idée. Il a insisté sur le fait que la nouveauté dans l'évolution devait être prise au sérieux plutôt que traitée comme une simple illusion d'ignorance. Son utilisation du terme « émergent » visait à marquer l'apparition de nouveaux types d'ordre dans la nature, en particulier là où l'esprit apparaît dans la série biologique. Samuel Alexander, dans Space, Time, and Deity, a poussé la réflexion dans un grand schéma métaphysique : la réalité se déploie à travers des niveaux, et chaque niveau introduit des qualités non disponibles au niveau inférieur. Le résultat n'est pas une métaphore lâche mais un système d'être stratifié.
C. D. Broad a affiné la position dans une clé plus analytique. Dans The Mind and Its Place in Nature (1925), il a distingué entre ce qu'il appelait des propriétés « résultantes » et « émergentes ». Une propriété résultante est ce que l'on peut prédire en ajoutant les parties ensemble à la lumière des lois connues ; une propriété émergente n'est pas prévisible de cette manière, même si elle dépend toujours des parties et de leur arrangement. L'exemple de la chimie de Broad a rendu la doctrine sobre plutôt que romantique. Il ne prétendait pas que la nature accomplisse des miracles. Il affirmait que les lois régissant les combinaisons de niveaux supérieurs ne peuvent pas être dérivées uniquement des faits de niveaux inférieurs.
Cette distinction était importante car elle donnait à l'émergence une forme technique. Une propriété émergente n'est pas seulement nouvelle ; elle est semblable à une loi dans son propre domaine. Une fois le bon niveau atteint, la propriété peut être étudiée, des régularités peuvent être trouvées, et les explications peuvent se poursuivre dans le langage approprié à ce niveau. La chimie ne disparaît pas dans la physique, et la psychologie ne disparaît pas dans la neurophysiologie. Elles peuvent dépendre de niveaux inférieurs, mais elles ne sont pas rendues inactives par eux.
Une illustration travaillée aide. Prenons des cristaux de sel. Leur symétrie, leur dureté et leur fragilité dépendent de l'arrangement et de la liaison ioniques. Si l'on essayait d'expliquer un cristal simplement en énumérant le sodium et le chlore comme des substances séparées, on manquerait ce qui compte. Pourtant, le cristal n'est pas une addition mystique aux atomes ; c'est un nouveau motif de relation. L'émergentiste veut généraliser à partir de tels cas : lorsque la relation et l'organisation changent suffisamment, la réalité avec laquelle nous traitons change également.
La même structure apparaît dans les sciences de la vie. Un organisme n'est pas une machine au sens étroit d'un tas de pièces interchangeables. Il a des processus d'auto-maintien, des boucles de régulation et des trajectoires de développement. Une main blessée peut guérir ; un corps peut résister à des perturbations ; une espèce peut s'adapter par variation héritée et sélection environnementale. L'émergentiste voit cela comme des signes que la vie possède des pouvoirs causaux opérant au niveau de l'organisme entier, et non seulement au niveau des molécules.
La théorie s'étend alors à la psychologie et à la pensée sociale. Les psychologues de la Gestalt, bien qu'ils n'utilisent pas toujours le même vocabulaire métaphysique, ont aidé à légitimer l'idée que la perception s'organise en touts irréductibles à une liste de sensations. Une mélodie n'est pas identique à des notes isolées, et un motif peut persister à travers des changements dans sa réalisation matérielle. Dans la théorie sociale, également, des propriétés émergentes apparaissent lorsque des institutions génèrent des normes et des incitations qu'aucun participant unique n'avait prévu. La loi, le marché, l'université, le rituel : chacun acquiert une sorte de force grâce à la coordination de nombreux agents.
Ici, la doctrine devient particulièrement subtile. L'émergence n'est pas une licence pour ignorer la microstructure. Au contraire, le motif de niveau supérieur n'existe que parce que les composants de niveau inférieur sont agencés d'une certaine manière. Si le système change, la propriété émergente peut disparaître. Cela rend l'émergence dépendante sans la rendre triviale. Une chanson ne peut pas être chantée sans voix ou instruments, mais l'harmonie n'est pas située dans une seule voix.
La surprise est que la doctrine ne défend pas seulement les touts ; elle discipline également l'explication. Elle nous dit que différentes sciences peuvent être autonomes sans être isolées. La biologie peut utiliser la chimie, la psychologie peut utiliser les neurosciences, et la sociologie peut utiliser la psychologie, mais chaque niveau a sa propre économie descriptive. Une bonne explication d'une émeute peut ne pas commencer par des quarks. Une bonne explication de la mémoire peut ne pas commencer par la physique des particules. Ce n'est pas anti-science. C'est un refus de confondre le substrat d'une science avec l'objet d'une autre.
Le système est donc stratifié, pluriel et normatif en matière d'explication. Il dit : gardez vos faits de niveau inférieur, mais n'imaginez pas qu'ils règlent chaque question. Le monde peut contenir de véritables niveaux d'organisation dont les propriétés sont réelles parce que le tout est organisé, et non pas malgré le fait d'être organisé. Cette affirmation semble modeste jusqu'à ce que l'on remarque son ampleur. Elle implique que beaucoup des catégories que nous utilisons chaque jour—esprit, organisme, institution, norme—appartiennent au mobilier du monde, et non seulement à notre façon de parler.
C'est pourquoi le problème suivant est si important. Si l'émergence est vraie dans tant de domaines, alors elle doit survivre à une question difficile : la nouveauté qu'elle revendique est-elle véritablement objective, ou n'est-ce qu'une marque de nos limitations cognitives ? La doctrine devient convaincante lorsqu'elle est la plus précise, et la plus vulnérable lorsqu'elle est poussée à expliquer ses propres lacunes explicatives.
