Une fois que le problème du régresse est admis, la philosophie commence à trier ses mondes. Toutes les dépendances ne sont pas une menace, et tous les points d'arrêt ne sont pas également respectables. Le travail conceptuel du sujet consiste à distinguer le régresse vicieux de la séquence bénigne, et à décider quel type de terminus pourrait être considéré comme explicatif sans simplement nommer un mystère et rentrer chez soi.
Aristote fournit l'architecture classique. Dans les Analytique postérieures, la connaissance scientifique nécessite des prémisses qui sont antérieures, mieux connues et causales explicatives. La démonstration fonctionne parce qu'elle n'est pas une chaîne horizontale sans fin ; elle a un ordre vertical. Dans la Métaphysique, il étend cette logique à l'être et au changement, soutenant que la série des moteurs doit aboutir à un premier moteur immobile si le mouvement doit être intelligible. Quoi qu'on pense des détails, le schéma est clair : le régresse est vaincu par le rang. Certaines choses expliquent, d'autres sont expliquées.
Cette stratégie hiérarchique réapparaît dans la philosophie scolastique. Thomas d'Aquin l'adapte dans ses Cinq voies, en particulier dans les arguments du mouvement et de la causation efficace. Le point n'est pas simplement qu'il doit y avoir eu un premier élément dans le temps ; plutôt, un ordre causal présent ne peut pas flotter dans les airs. Une main déplace un bâton, le bâton déplace une pierre. Si le mouvement ici et maintenant dépend d'une chaîne de moteurs concurrents, alors un régresse d'instruments sans agent principal laisserait l'effet présent inexpliqué. La vivacité de l'exemple compte : la question n'est pas une cosmologie antiquaire mais de savoir si un pouvoir dérivé peut exister sans source.
Les penseurs médiévaux ont également développé des distinctions sophistiquées entre les séries causales per se et per accidens. Une série per accidens peut s'étendre sans limite : grand-père, père, fils, et ainsi de suite. Rien d'impossible à cela. Mais une série per se, où les membres ultérieurs tirent leur efficacité causale des précédents au même moment, ne peut pas être infinie sous peine d'échec explicatif. Cette distinction est l'un des raffinements les plus importants du concept, car elle montre que le problème du régresse ne concerne pas seulement la longueur d'une chaîne ; il s'agit de la structure de dépendance de la chaîne.
La même architecture apparaît en épistémologie. Une croyance peut dépendre d'une autre croyance, qui dépend d'une troisième, et ainsi de suite. Les fondationnalistes soutiennent que le régresse se termine par des croyances, perceptions ou certitudes non inférentielles. Les cohérentistes rejettent complètement l'image linéaire, disant que la justification n'est pas une échelle mais une toile. Le défi du régresse a donc généré non seulement des arguments mais des théories entières de la connaissance. La formulation moderne la plus célèbre se trouve dans les travaux d'épistémologues tels que Roderick Chisholm et Laurence BonJour, qui considèrent le régresse comme un test décisif pour la structure de la justification.
Un exemple frappant vient de la vision. Si je crois qu'il y a un arbre parce que je le vois, mon état perceptuel semble me justifier directement. Mais si on me demande pourquoi ma vision compte comme preuve, je peux faire appel à la fiabilité de la perception, qui elle-même peut être défendue par d'autres arguments. Un sceptique insiste : pourquoi faire confiance à tout cela ? Le régresse revient. Les fondationnalistes l'arrêtent en admettant que certains états ont une force justificatoire sans avoir besoin de preuve provenant de croyances antérieures. Les cohérentistes répondent que des fondations isolées sont mythiques et que le soutien mutuel au sein d'un système suffit. Les deux positions sont, de différentes manières, des efforts pour survivre au même interrogateur.
En métaphysique, la question devient plus subtile. Chaque fait contingent doit-il avoir une explication ? Le Principe de Raison Suffisante de Leibniz pousse vers un refus des faits bruts. Si chaque chose contingente dépend d'une autre, alors la totalité des choses contingentes peut encore avoir besoin d'une explication en dehors de la série. Cette exigence devient ensuite centrale dans l'argumentation cosmologique. Mais certains philosophes acceptent les faits bruts et nient que chaque chaîne ait besoin d'un terminus au-delà d'elle-même. Ici, le régresse n'est pas toujours vicieux ; parfois, le monde peut simplement être moins courtois que notre goût pour la complétude.
Il y a aussi une surprise méthodologique : les arguments de régresse infini font souvent leur meilleur travail en révélant ce qu'une théorie exige secrètement. Une théorie du langage peut sembler expliquer le sens en termes de mots supplémentaires, jusqu'à ce qu'on remarque que chaque définition de dictionnaire présuppose une compréhension préalable. Une théorie des normes peut sembler expliquer l'obligation par des règles supplémentaires, jusqu'à ce qu'on demande ce qui autorise l'institution qui établit les règles. De cette manière, le régresse n'est pas une doctrine séparée mais un outil diagnostique, comme le stéthoscope d'un médecin pressé contre la poitrine d'un système.
Le mouvement systématisant s'étend à travers les domaines parce que la structure est portable. En théorie de l'action, on demande ce qui rend une intention efficace. En métaphysique, ce qui fonde la dépendance. En logique, ce qui autorise l'inférence. En théologie, ce qui cause l'existence. Chaque domaine découvre, dans son propre idiome, qu'on peut soit terminer l'explication, soit la reformuler, soit la laisser disparaître dans une extension infinie. Le point important est que le problème du régresse force une théorie à déclarer ses fondations ouvertement.
Et cette déclaration a un prix. Le fondationnalisme risque l'arbitraire : pourquoi ces croyances, causes ou principes devraient-ils être exemptés ? Le cohérentisme risque la circularité : comment un système peut-il se justifier de l'intérieur ? Les arguments du premier moteur risquent de faire entrer en contrebande le même type d'exception qu'ils nient au monde. Le système construit pour échapper au régresse contient donc la graine de sa prochaine crise, ce qui explique pourquoi le sujet a toujours invité ses critiques à revenir avec des questions plus aiguisées.
