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5 min readChapter 3Europe

Le Système

Une fois que la revendication centrale est posée, la philosophie de Nussbaum se révèle être plus qu'une simple intervention. C'est un système d'arguments liés concernant les êtres humains, la raison pratique, les émotions, la justice et l'État. Le système commence par une image de la personne qui n'est ni atomiste ni mystique : les êtres humains sont des animaux incarnés, dépendants et auto-transformants dont les capacités ne se réalisent qu'en relation avec des institutions et d'autres. C'est pourquoi elle revient souvent à Aristote, mais pas en tant qu'antiquaire. Elle l'utilise parce que son éthique part de l'épanouissement plutôt que d'une règle abstraite.

L'architecture de base de l'approche par les capacités dépend de la distinction entre ressources, fonctionnement et capacité. Les ressources sont ce que l'on a ; le fonctionnement est ce que l'on fait ou est réellement ; la capacité est la véritable opportunité d'atteindre des fonctionnements précieux. Ce terme intermédiaire est ce qui rend la théorie distinctive. Il explique pourquoi des ressources égales ne produisent pas une liberté égale, puisque deux personnes peuvent convertir la même ressource en vies très différentes en fonction du handicap, des normes de genre, du climat, des charges de soins ou de la stigmatisation sociale. La structure est élégante car elle capture l'injustice qui se cache à la vue de tous.

Une des extensions les plus importantes de la théorie concerne le handicap. Le travail de Nussbaum ici est particulièrement influent car il traite le handicap non pas comme un cas marginal mais comme une révélation d'une vérité générale : tous les êtres humains sont dépendants, et la ligne entre capacité et handicap est moralement et socialement poreuse. La question n'est pas de savoir si une personne s'écarte d'une norme idéale, mais si les institutions organisent le monde de manière à ce que des corps divers puissent s'épanouir. Un escalier n'est pas simplement un escalier ; c'est un gardien. Une place publique sans sièges n'est pas neutre ; elle exclut les corps qui se fatiguent, vieillissent ou se rétablissent lentement.

Une deuxième extension concerne l'éducation. Pour Nussbaum, l'éducation n'est pas simplement une préparation à l'emploi ou une compétitivité nationale. C'est la culture de la raison pratique, de l'imagination et de la citoyenneté mondiale. Sa défense des sciences humaines n'est pas une ornementation nostalgique mais une revendication politique : les démocraties ont besoin de citoyens capables de se voir de l'extérieur, d'imaginer la vie des étrangers et de résister au narcissisme des préjugés locaux. Ici, l'approche par les capacités rencontre ses arguments en faveur de la littérature, de la philosophie et de l'étude de la tragédie. Lire un roman ou une pièce n'est pas de l'évasion ; c'est une répétition pour la perception morale.

C'est ici que son compte des émotions approfondit le système. À son avis, les émotions sont narratives et évaluatives ; elles nous lient à ce que nous considérons comme important. L'amour, la peur, la colère, la compassion et le dégoût organisent tous la vie sociale, et une politique qui les ignore sera surprise par le ressentiment, l'exclusion et la cruauté. Une ville gouvernée uniquement par des incitations manquera le fait que les gens ont besoin de reconnaissance autant que de ressources. Une loi peut interdire la discrimination tandis que le sentiment public empoisonne encore l'atmosphère dans laquelle la citoyenneté égale est censée vivre.

Des exemples concrets rendent le système visible. Considérons un réfugié fuyant la violence. Une approche par les ressources peut demander combien d'aide est fournie après l'arrivée. Le cadre de Nussbaum demande si la personne peut réellement garantir sa sécurité corporelle, sa mobilité, sa voix politique et son affiliation. Ou considérons une personne âgée avec une excellente assurance mais sans respect social et sans transport accessible. La personne peut être formellement prise en charge mais pratiquement mise de côté. La théorie des capacités force l'analyse à aller au-delà du livre de comptes.

Le libéralisme politique de Nussbaum est également soigneusement délimité. Elle ne veut pas que l'État dicte une conception unique et exhaustive de la bonne vie. Mais elle veut que l'État garantisse des conditions sous lesquelles de nombreuses formes de vie peuvent être réellement choisies. C'est une distinction importante. L'État ne devrait pas commander l'épanouissement d'en haut ; il devrait supprimer les barrières qui rendent l'épanouissement impossible pour beaucoup. Cet équilibre donne à son travail un ton moral distinctif : il est interventionniste sans être perfectionniste dans le sens grossier.

Son système comprend également un compte de l'obligation cosmopolite. Dans des essais sur la justice mondiale, elle soutient que les frontières nationales sont moralement secondaires par rapport aux besoins humains. Le sort d'un enfant dans un pays lointain n'est pas éthiquement irrélevant simplement parce que l'enfant est au-delà de son passeport. Cette affirmation peut sembler abstraite jusqu'à ce que l'on remarque à quelle fréquence la loyauté nationale est utilisée pour excuser l'indifférence. Le cosmopolitisme de Nussbaum demande si notre imagination morale s'arrête là où nos institutions s'arrêtent.

Une caractéristique surprenante de son système est qu'il accueille la pitié sans condescendance. Parce que la vulnérabilité est universelle, le soin des vulnérables n'est pas une faveur qu'un groupe accorde à un autre ; c'est une reconnaissance d'une condition humaine partagée. C'est une des raisons pour lesquelles sa philosophie peut parler des personnes handicapées, des pauvres, des personnes âgées et des déplacés sans les transformer en objets de simple bienveillance.

Les tensions se multiplient à mesure que le système s'étend. Combien de capacités doivent figurer sur la liste ? Une liste peut-elle être véritablement universelle ? Comment comparons-nous les capacités à travers des vies radicalement différentes ? Pourtant, ces problèmes sont des signes de sérieux, non d'échec. Une théorie de la justice qui va aussi loin doit faire face au fait que la vie humaine est plurielle, incarnée et dépendante d'institutions qui peuvent soit l'activer, soit l'écraser. L'étendue complète du système réside dans ce refus de laisser une seule dimension—richesse, choix, sentiment ou loi—représenter l'ensemble de l'épanouissement humain.

Au moment où l'architecture est complète, le lecteur comprend pourquoi le travail de Nussbaum a voyagé si largement. Il peut s'adresser aux économistes, aux féministes, aux juristes, aux militants pour les droits des personnes handicapées, aux éducateurs et aux théoriciens politiques parce qu'il ne s'agit pas d'un slogan mais d'un cadre. La question suivante est de savoir si le cadre peut supporter la pression qu'il exerce sur les autres et sur lui-même.