Une philosophie aussi ambitieuse que celle de Nussbaum invite des objections non pas parce qu'elle est vague, mais parce qu'elle est suffisamment précise pour être vulnérable. Le premier et le plus persistant des défis concerne le paternalisme. Si les philosophes et les décideurs politiques spécifient une liste de capacités nécessaires, ne risquent-ils pas de décider pour les autres ce que doit contenir une bonne vie ? L'objection est pertinente car elle cible le nerf moral de la théorie : un standard de dignité peut se durcir en doctrine de l'humain proprement dit, avec des modes de vie dissidents traités comme déficients plutôt que simplement différents.
La meilleure réponse de Nussbaum est que l'approche par les capacités désigne des seuils, non des formes de vie totales. Pourtant, les critiques s'inquiètent que même les seuils cachent des jugements culturels. Qu'est-ce qui compte comme une opportunité suffisamment riche pour le jeu, l'affiliation ou la raison pratique ? L'inquiétude devient plus aiguë lorsque la théorie est exportée à l'échelle mondiale. Une liste formulée dans un langage universel peut sembler, pour certaines communautés, comme un individualisme libéral avec un accent humanitaire. Le défi est de montrer que l'universalité ne doit pas signifier un aplatissement culturel.
Une deuxième critique provient des théoriciens qui préfèrent les ressources, et non les capacités, comme la monnaie appropriée de la justice. Ils soutiennent qu'une fois que les institutions commencent à mesurer comment les gens convertissent des ressources en fonctionnement, elles entrent dans un fouillis de différences personnelles trop complexes pour la politique publique. Certains citoyens sont grands, d'autres petits ; certains sont handicapés, d'autres ne le sont pas ; certains vivent dans des climats froids, d'autres dans des climats chauds. Pourquoi ne pas se contenter d'une distribution équitable des biens et laisser les gens décider ? L'avantage de cette objection est la clarté administrative. La faiblesse est l'aveuglement moral : des biens égaux ne garantissent pas une liberté égale, et la véritable injustice survit souvent à l'égalité sur le papier.
Une troisième ligne de critique vient de l'intérieur même de la théorie libérale. Certains craignent que Nussbaum accorde trop d'autorité aux idéaux substantiels dans la vie publique. Si l'État doit garantir des capacités spécifiques, ne devient-il pas plus intrusif que ce qu'un ordre libéral neutre devrait permettre ? Ici, l'argument repose sur la question de savoir si la neutralité est même possible. Nussbaum pense qu'une société choisit déjà lorsqu'elle tolère la privation, et que faire semblant de ne pas choisir est en soi un choix. Les critiques répondent qu'une fois que l'État passe des droits à l'épanouissement, il ouvre la porte à un excès moral.
Sa théorie des émotions a également suscité des critiques attentives. Certains philosophes et psychologues s'accordent à dire que les émotions contiennent des jugements, mais s'opposent à sa revendication plus forte selon laquelle elles peuvent être évaluées en termes largement cognitifs. Ils soulignent que les émotions peuvent être mélangées, socialement façonnées ou non propositionnelles de manière à rendre le langage du jugement trop ordonné. D'autres soupçonnent qu'en mettant l'accent sur la rationalité de l'émotion, elle risque de domestiquer leur force indomptable. La tragédie, après tout, ne révèle pas seulement des valeurs ; elle peut les submerger.
Il existe également des tensions féministes au sein de la réception de son travail. De nombreuses féministes accueillent son attention à la vulnérabilité corporelle, au soin et à la dépendance sociale, mais certaines soutiennent que la liste des capacités peut encore présupposer une image relativement individualiste de l'agence. Des vies organisées autour de l'interdépendance, de la lutte collective ou de l'identité communautaire peuvent ne pas s'intégrer facilement dans un récit centré sur des personnes distinctes avec des droits séparés. La défense de Nussbaum est que la dignité s'attache aux personnes précisément parce qu'elles sont des êtres vulnérables capables de relation ; néanmoins, le débat reste vivant.
Considérons deux points de pression concrets. Premièrement, dans la politique du handicap, une approche par les capacités peut éclairer l'exclusion avec une puissance extraordinaire, mais elle peut également être critiquée pour mesurer des vies par rapport à une norme de fonctionnement que les personnes handicapées peuvent contester. Deuxièmement, dans le développement mondial, le cadre peut exposer une privation cachée, mais il peut sembler minimiser la domination historique, le pouvoir impérial et les structures économiques qui produisent la pauvreté en premier lieu. Les capacités nous disent ce dont les gens ont besoin ; elles n'expliquent pas automatiquement qui a retiré ces besoins.
Une conséquence surprenante de la théorie est que son ampleur humaine peut rendre difficile son opérationnalisation. Plus on prend au sérieux les biens humains pluriels, plus il devient difficile de les convertir en indicateurs politiques. Ce n'est pas une réfutation ; c'est le prix du sérieux moral. Mais cela signifie que l'approche peut être célébrée dans des discours et seulement partiellement réalisée dans les institutions. L'écart entre la vision éthique et l'application bureaucratique fait partie de son fardeau.
Une autre tension réside dans la dépendance continue de Nussbaum à un langage aristotélicien. Elle modernise Aristote avec grand soin, mais certains critiques soutiennent qu'un compte téléologique de la nature humaine risque de faire entrer des métaphysiques controversées. Pourquoi devrait-il y avoir un ensemble fixe de fonctions humaines ? Pourquoi pas un pluralisme plus ouvert ? Nussbaum répond qu'en l'absence d'un certain compte de ce que sont les humains, la justice perd son objet. Mais le différend est réel : une fois que l'on parle du bien humain, on entre sur un terrain contesté.
Pourtant, la critique la plus aiguë peut être la plus familière en philosophie morale : qu'aucune théorie ne peut pleinement réconcilier universalité, spécificité et liberté. Si l'approche de Nussbaum penche trop vers l'universalité, elle contraint la différence ; si elle penche trop vers le choix, elle cesse de protéger les vulnérables. Son travail vit dans cette tension. Il ne peut être réduit à une formule parce qu'il essaie de dire quelque chose de plus difficile qu'une formule : que la justice doit tenir compte des conditions réelles de la vie incarnée sans prétendre connaître chaque forme que peut prendre une vie épanouie.
Lorsque ces objections sont soulevées, la théorie ne disparaît pas ; elle devient plus claire ce qu'elle demande de nous. Elle exige que nous jugions les sociétés par les réalités que les gens habitent, et non par les abstractions que ces sociétés préfèrent. Que l'on accepte ou non le cadre, le feu de la critique a montré qu'il ne s'agit pas d'un compromis poli. C'est une affirmation sérieuse sur ce dont les êtres humains ont besoin pour vivre.
