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Chance moraleTensions et critiques
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5 min readChapter 4Europe

Tensions et critiques

L'objection la plus directe à la chance morale est simple et puissante : si la chance est hors de contrôle, alors elle ne devrait pas affecter le blâme. Ce n'est pas une querelle technique ; c'est une protestation morale. Une personne ne devrait pas être condamnée plus sévèrement simplement parce que la balle a atteint sa cible, que l'enfant a couru sur la route, ou que l'effondrement s'est produit sous sa surveillance. Agir ainsi semble faire de l'éthique une otage de l'accident, ce que la justice est censée résister.

La forme la plus forte de cette objection apparaît dans la théorie de la responsabilité, où les philosophes insistent sur une condition de contrôle : un agent est responsable seulement dans la mesure où la caractéristique blâmée était sous son contrôle, du moins dans le sens pertinent. Selon cette vue, les différences basées sur le résultat peuvent avoir une importance pragmatique—les tribunaux doivent distinguer le préjudice causé du préjudice évité—mais elles ne devraient pas altérer la position morale fondamentale de l'agent. Le mérite ou le blâme s'attachent au choix, pas à la fortune.

Cette ligne de pensée a une longue lignée dans le bon sens ordinaire et dans le travail philosophique influencé par Kant. Si la bonne volonté est la seule inconditionnellement bonne, alors la valeur morale d'une action ne devrait pas dépendre de la coopération du monde. Un médecin qui donne le bon traitement mais perd le patient à cause d'une complication imprévisible peut être malchanceux, mais il n'est pas moralement pire qu'un médecin dont le patient survit. De même, le conducteur imprudent qui rentre chez lui sain et sauf n'est pas moralement meilleur que le conducteur également imprudent qui tue.

Pourtant, l'objection elle-même fait face à la pression de l'expérience. Nous ne distribuons pas réellement le blâme comme si tous les mauvais résultats étaient moralement équivalents. Le parent qui laisse négligemment un enfant en danger est jugé plus sévèrement si le pire se produit ; le politicien dont la rhétorique imprudente produit de la violence est jugé plus sévèrement si la violence se produit. L'objection risque donc d'exiger une pureté morale que nos pratiques n'atteignent ni, peut-être, ne peuvent soutenir. Elle peut décrire un idéal, mais pas notre monde moral actuel.

Une critique plus subtile vient de la direction opposée. Certains philosophes s'inquiètent que la chance morale soit exagérée parce qu'elle confond différentes questions : si quelqu'un mérite le blâme, s'il doit être puni, s'il est moralement entaché, et si nous devons y répondre en tant qu'êtres sociaux. Il pourrait être vrai que les résultats changent nos attitudes sans changer le mérite dans un sens strict. Si tel est le cas, la chance morale identifie un fait psychologique sur la réponse, et non un fait métaphysique sur la responsabilité.

Cette réponse a du poids, mais elle peut sous-estimer la profondeur du problème. Williams et Nagel ne se contentent pas de rapporter que les gens se sentent différemment après un désastre. Ils montrent que nos critères d'évaluation eux-mêmes changent avec le résultat. La différence entre une tentative échouée et un crime accompli n'est pas seulement émotionnelle ; elle est intégrée dans nos concepts. La critique ne peut donc pas simplement dire « nos réactions sont désordonnées ». Elle doit expliquer pourquoi le désordre ne fait pas partie de la signification des jugements.

Une autre objection accuse la chance morale de menacer l'agence de l'intérieur. Si tout caractère est de la chance, alors comment quelqu'un peut-il être responsable de quoi que ce soit ? C'est le bord le plus corrosif du paradoxe. Si le soi est substantiellement façonné par des facteurs hors de son contrôle, peut-être que le blâme devrait se dissoudre dans la pitié. Mais cette conclusion est difficile à vivre. Elle semble effacer la distinction entre le vicieux et le simplement malchanceux, et rendre la moralité trop douce pour gouverner la vie réelle.

Le tournant surprenant dans le débat est que les défenseurs du contrôle et les défenseurs de la chance morale semblent tous deux protéger des vérités importantes. D'un côté, on protège l'équité ; de l'autre, on protège le réalisme. D'un côté, on insiste sur le fait que la souffrance ne devrait pas être moralement surinterprétée ; de l'autre, on insiste sur le fait que les actions deviennent moralement significatives seulement dans un monde où les choses peuvent mal tourner. Le conflit n'est pas entre raison et sentiment, mais entre deux descriptions également convaincantes de ce que la vie responsable exige.

Il existe également une tension plus profonde à l'intérieur du concept lui-même. Si nous disons que la chance affecte le jugement moral, voulons-nous dire qu'elle le déforme ou qu'elle le constitue ? Si c'est le premier cas, alors le concept est une critique de la moralité ordinaire. Si c'est le second, alors c'est une description de la moralité telle que nous la connaissons. Williams penche vers le second, Nagel vers le premier—mais inévitable. Le désaccord est important car il change si la chance morale est un défaut à éliminer ou une vérité à affronter.

Un autre défi fort vient des comptes compatibilistes de la responsabilité. Ces théoriciens soutiennent que ce qui importe n'est pas l'indépendance métaphysique de la causalité, que personne n'a, mais si l'action de l'agent émane de ses capacités réactives aux raisons. Selon cette vue, la chance peut façonner l'occasion et la psychologie, mais la responsabilité peut encore être ancrée dans la manière dont la personne a délibéré et agi. La chance morale devient alors moins une catastrophe qu'un rappel que l'agence responsable est fragile mais réelle.

Pourtant, la tension ne disparaît pas. Chaque défense de la responsabilité semble laisser un certain résidu de chance en place. Chaque tentative de purifier la responsabilité semble l'amincir. Au moment où le débat atteint ce point, le concept a survécu à ses propres critiques les plus fortes en les forçant à expliquer non seulement pourquoi la chance ne devrait pas compter, mais pourquoi nous agissons si persistamment comme si elle comptait. C'est le feu que la chance morale a enduré : elle n'est pas réfutée par le désaccord parce qu'elle nomme la structure même du désaccord.

La question maintenant est de savoir ce qu'il est advenu de cela après que le débat ait dépassé sa première confrontation dramatique. L'idée est-elle restée une provocation, ou est-elle devenue une partie du mobilier permanent de l'éthique ?