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6 min readChapter 2Europe

L'idée centrale

Le paradoxe de la tolérance est généralement rappelé à travers un court passage dans La Société ouverte et ses ennemis, publié pour la première fois en 1945. La revendication de Karl Popper est assez simple à énoncer, mais difficile à vivre : une tolérance illimitée peut mener à la disparition de la tolérance elle-même. Si une société accorde une liberté égale à des mouvements dont le but est d'abolir la liberté, alors la tolérance devient une méthode d'autodestruction.

La pensée centrale comporte deux volets. Premièrement, la tolérance est une pratique sociale, pas une substance métaphysique. Elle existe au sein des institutions, des habitudes d'argumentation publique, des lois et des normes. Deuxièmement, certains agents ne se contentent pas de désapprouver un ordre tolérant ; ils cherchent à exploiter son ouverture jusqu'à pouvoir la fermer. L'intuition de Popper était que la tolérance n'est pas moralement auto-suffisante. Elle survit seulement si une certaine limite est tracée contre ceux qui utiliseraient la tolérance comme une échelle pour ensuite la renverser.

La formulation célèbre dans le livre est souvent paraphrasée, mais l'argument original est plus rigoureux que le slogan. Popper ne recommande pas immédiatement de supprimer chaque acte de discours intolérant. Il écrit que si ceux qui sont intolérants « ne sont pas prêts à nous rencontrer sur le terrain de l'argumentation rationnelle », alors nous pouvons « revendiquer, au nom de la tolérance, le droit de ne pas tolérer les intolérants ». Il ajoute que nous devrions « revendiquer ce droit même pour les supprimer par la force si nécessaire », bien qu'il insiste également sur le fait que cela ne devrait se produire que lorsqu'ils refusent la discussion rationnelle et lorsque leurs doctrines intolérantes sont activement dangereuses. L'accent est mis sur la défense, et non sur l'expansion.

Cette distinction est importante. Le paradoxe n'est pas que chaque opinion offensante doit être interdite, mais qu'une société tolérante peut avoir besoin d'être intolérante envers des mouvements qui rejettent complètement la possibilité de retenue mutuelle. Considérons deux illustrations. Un pamphlétaire fanfaron qui écrit des choses insensées mais accepte la contestation légale est différent d'un groupe paramilitaire qui utilise la presse, le vote et l'intimidation dans la rue pour préparer l'abolition du vote et de la presse. De même, une église ou un parti qui veut des privilèges pour lui-même n'est pas la même chose qu'un mouvement qui prêche ouvertement l'extermination ou la dictature. Le test de Popper n'est pas un simple désaccord ; c'est une intention hostile envers les conditions d'un désaccord pacifique.

La puissance de l'idée provient de son inversion d'un instinct profondément attrayant. Beaucoup de gens supposent que la plus haute tolérance est celle qui ne porte aucun jugement, celle qui laisse toutes les opinions circuler également. Popper dit que cette image est naïve. Une société qui refuse de faire la distinction entre critique et sabotage peut être moralement généreuse et politiquement folle. Le retournement surprenant est que la tolérance, si elle est comprise comme un refus absolu d'exclure, peut devenir une arme entre les mains de ses ennemis.

Le contexte historique a donné à l'avertissement sa force. La Société ouverte et ses ennemis est paru en 1945, après l'effondrement de l'Allemagne nazie et alors que l'Europe absorbait encore les preuves de ce que l'intolérance organisée pouvait faire une fois qu'elle avait acquis le pouvoir d'État. Le livre de Popper n'a pas été écrit dans un vide abstrait. Il appartenait à un monde où les dégâts étaient déjà visibles dans des villes en ruines, des populations déplacées et les dossiers administratifs de la persécution. L'argument sur la tolérance n'était donc pas une énigme de séminaire. C'était une réponse au fait que les institutions libérales avaient déjà échoué, dans certains endroits de manière catastrophique, à stopper des partis et des mouvements qui n'étaient pas contents de concourir à l'intérieur d'elles.

Il y a aussi une piqûre éthique ici. Popper ne prétend pas que la décision est facile ou pure. Refuser la tolérance aux intolérants n'est pas devenir innocent ; c'est accepter le fardeau du jugement. Le libéral qui invoque le paradoxe n'échappe pas à la coercition mais choisit la moindre coercition plutôt que la plus grande. Cela rend la doctrine troublante, car elle demande aux tolérants d'agir comme des gardiens, et non simplement comme des hôtes.

Ce fardeau est plus facile à énoncer qu'à administrer. Une fois qu'une société accepte le principe qu'elle peut refuser la protection aux intolérants, elle doit encore décider qui compte comme intolérant, sur quelle base, et à quel stade. La propre formulation de Popper intègre une retenue qui compte : l'intolérance ne doit pas être punie simplement parce qu'elle est désagréable, mais parce qu'elle est réticente à rencontrer l'argument rationnel et parce qu'elle est dangereuse pour la possibilité continue d'une discussion libre. La distinction entre impopulaire et intolérant est donc centrale, bien qu'elle ne soit jamais mécaniquement simple.

Une deuxième illustration concrète aide. Imaginez un forum public dans lequel un orateur plaide pour des impôts plus élevés, un autre pour des impôts plus bas, un troisième pour l'abolition de l'imposition, et un quatrième pour le déni de droits à une minorité et le renversement violent des élections. Les trois premières positions peuvent être rencontrées par des arguments dans un cadre civique partagé ; la quatrième menace le cadre lui-même. Le point de Popper est que traiter les quatre comme des expressions de tolérance également protégées peut revenir à confondre le débat ouvert avec la reddition ouverte. La structure du forum compte autant que le contenu du discours.

C'était une des raisons pour lesquelles le paradoxe est devenu si durable dans l'argument démocratique. Il offrait un moyen de parler des seuils sans prétendre que les seuils étaient évidents. Il n'a pas éliminé le désaccord ; il l'a relocalisé. Au lieu de demander si le discours est simplement offensant, on demande s'il vise à détruire les conditions sous lesquelles le discours peut rester pacifique et réversible. La tolérance, selon ce compte, n'est pas un simple laissez-passer. C'est une réalisation politique qui dépend d'institutions prêtes à défendre leurs propres préconditions.

Pourtant, la violence de l'idée est intellectuelle autant que pratique. Elle force une reconsidération de ce que la tolérance est censée être. Est-ce un idéal moral qui interdit toute exclusion, ou une vertu politique qui protège la possibilité de coexistence ? La réponse de Popper est la seconde. La tolérance n'est pas une fin en soi ; elle fait partie d'un projet plus large de maintien d'une société ouverte dans laquelle la critique, la révision et le changement pacifique restent possibles. C'est pourquoi le paradoxe n'a jamais appartenu uniquement à la philosophie. Il appartient également à la salle d'audience, à la législature, au pouvoir policier, et aux pratiques ordinaires par lesquelles les sociétés décident où l'ouverture se termine et où la légitime défense commence.

La formulation de Popper invite également à une dernière question sobre : qui juge quand la limite a été atteinte ? L'idée centrale du chapitre est désormais pleinement visible, mais elle n'est pas encore une machine. Elle ne sépare pas automatiquement le simplement offensant du véritable intolérant, ou le dangereux du simplement impopulaire. Le paradoxe nomme la nécessité d'une limite ; il n'efface pas la difficulté de la tracer. Pour voir où cela fonctionne et où cela coince, il faut examiner les distinctions qui le soutiennent.