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Contrat socialLe monde qui l'a façonné
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5 min readChapter 1Europe

Le monde qui l'a façonné

Le contrat social n'est pas apparu de nulle part comme un théorème géométrique pur. Il a été forgé dans une Europe qui avait vu l'unité religieuse s'effondrer, la guerre civile se répandre et les anciennes autorités échouer à expliquer pourquoi il faudrait obéir. Au XVIIe siècle, la philosophie politique avait une urgence pratique sur les bras : après la Réforme, les Guerres de Religion et la guerre civile anglaise, le langage hérité du droit divin et des coutumes ne semblait plus suffisant pour de nombreux esprits. Si les rois régnaient par la désignation de Dieu, pourquoi les sujets résistaient-ils ? Si les églises revendiquaient la vérité, pourquoi les confessions s'entretuaient-elles ? Le modèle du contrat ne répondait pas en niant le pouvoir, mais en demandant d'où pouvait venir la légitimité une fois que la sainteté avait été ébranlée.

Thomas Hobbes se trouve au centre de cette crise. Dans Leviathan, publié en 1651 après la guerre civile anglaise, il considérait l'ordre politique comme un artifice humain, et non comme un héritage naturel. Hobbes avait vécu le spectacle d'un Commonwealth se déchirant et en tira une leçon sévère : sans un pouvoir public suffisamment fort pour maintenir la paix, la vie tombe dans l'insécurité. Ce n'était pas simplement un avertissement moral ; c'était son diagnostic de la condition à partir de laquelle l'obligation politique devait être construite. La vieille question avait été : « Qui a le droit de gouverner ? » Hobbes la reformula ainsi : « Qu'est-ce qui rend le gouvernement nécessaire, et qu'est-ce qui pourrait le rendre légitime ? »

Une réponse différente émergea à la suite de la Révolution Glorieuse. John Locke, écrivant dans les années 1680 et publiant Deux Traités du gouvernement en 1689, hérita de la même anxiété face à l'arbitraire du pouvoir, mais refusa la conclusion sombre de Hobbes. L'Angleterre de Locke avait connu le régicide, la restauration et la lutte constitutionnelle ; il essayait de dire que la résistance à un pouvoir tyrannique ne devait pas nécessairement être une rébellion contre l'ordre lui-même. Entre ses mains, le consentement devenait moins une reddition de toutes les revendications qu'un moyen de préserver les droits contre des gouvernants qui violaient la confiance placée en eux. Le contrat social n'était plus seulement un dispositif pour échapper au chaos ; il devenait un frein à la domination.

Le contexte ancien comptait aussi. La pensée politique médiévale avait parlé de covenant et de pacte dans des contextes religieux et juridiques, et le droit romain avait longtemps reconnu les accords comme sources d'obligation. Mais la théorie moderne du contrat était distinctive parce qu'elle faisait dépendre l'autorité politique d'un acte fondateur hypothétique entre des individus considérés comme antérieurs au gouvernement. Ce mouvement nécessitait une nouvelle image de la personne : non pas simplement un membre d'un état fixe, d'une guilde ou d'un royaume, mais un agent capable de choisir de se lier. L'État souverain et le sujet autonome naquirent ensemble dans cette imagination, ce qui est une des raisons pour lesquelles la théorie a toujours porté à la fois promesse et danger.

Il y a ici une ironie historique frappante. L'idée du contrat était la plus influente précisément à un moment où presque personne ne pensait que des sociétés réelles avaient été littéralement fondées par un accord signé. Les philosophes n'écrivaient pas d'archéologie constitutionnelle. Ils inventaient un standard de justification. Si un gouvernement ne peut être retracé à la conquête seule, s'il ne peut être défendu simplement par la tradition, alors peut-être que son droit doit être compris comme dérivant du consentement de ceux qui vivent sous lui. C'est une opération de sauvetage conceptuel, pas une revendication archivistique.

Jean-Jacques Rousseau a ensuite rendu ce sauvetage plus radical et plus troublant. Au milieu du XVIIIe siècle, au milieu des inégalités de la société de l'ancien régime, il ne se contentait pas de demander comment l'autorité pouvait être légitime, mais comment la liberté elle-même pouvait survivre à la vie sous l'autorité. Sa réponse, dans Le Contrat social de 1762, ne se contentait pas d'adoucir Hobbes ou Locke. Elle transformait le problème en insistant sur le fait que l'obéissance n'est qu'autonomie lorsque la loi exprime la volonté générale plutôt que le pouvoir privé. La question ne devenait pas seulement de savoir si les gens acceptent d'être gouvernés, mais quel type d'accord pourrait les rendre véritablement libres.

L'idée s'est répandue parce qu'elle parlait à un monde en mouvement. La société commerciale s'étendait, les empires coloniaux croissaient, les parlements contestaient les rois, et les écrivains philosophiques apprenaient à se méfier du vieux langage des hiérarchies comme s'il s'agissait de faits naturels. Le modèle du contrat offrait un vocabulaire pour penser la souveraineté, les droits et l'obligation sans invoquer une ascendance providentialiste. Il pouvait justifier la monarchie chez Hobbes, le gouvernement limité chez Locke, et la souveraineté populaire chez Rousseau. Cette flexibilité faisait partie de sa force et de son instabilité.

En même temps, la théorie n'a jamais été innocente. Dire que l'autorité repose sur un accord entre les gouvernés semble égalitaire, mais l'accord peut être imaginé de manière à dissimuler la coercition, l'exclusion et le silence. Qui compte comme gouverneur de soi ? Qui a le droit de consentir ? L'accord de qui est considéré comme contraignant lorsque les femmes, les serviteurs, les personnes réduites en esclavage, les pauvres et les peuples colonisés sont souvent présents dans la société mais absents des exemples principaux de la théorie ? Le contrat social a ouvert la porte à la légitimité par consentement, pourtant la porte a été construite à l'intérieur d'une maison encore meublée par la hiérarchie.

Cette tension est ce qui a rendu la doctrine à la fois révolutionnaire et fragile. Elle promettait une nouvelle fondation pour l'ordre politique au moment même où les anciennes fondations se fissuraient, mais elle devait aussi inventer le type de personne qui pouvait se tenir à cette fondation et consentir. De cette tension émergent les textes classiques : la peur de l'anarchie chez Hobbes, la défense des droits chez Locke, la recherche de la liberté dans l'obéissance chez Rousseau. La question suivante est de savoir comment le contrat fonctionne lorsqu'il n'est plus simplement une réponse historique à une crise, mais une théorie de ce que signifie que l'autorité soit légitime.