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5 min readChapter 2Europe

L'idée centrale

Au cœur du contrat social se trouve une inversion surprenante. L'autorité politique n'est pas légitime parce qu'elle est ancienne, sacrée ou forte ; elle n'est légitime que si ceux qui y sont soumis peuvent être compris comme l'ayant autorisée. Cette autorisation peut être explicite, tacite, hypothétique ou reconstruite, selon le théoricien. Mais la pensée décisive est la même : la coercition seule n'est pas le pouvoir. Le pouvoir doit être redevable à la volonté des gouvernés, que cette volonté soit imaginée dans un état de nature, exprimée dans un pacte fondateur ou incarnée dans des lois que tous peuvent reconnaître comme les leurs.

La manière la plus simple de ressentir la force de l'idée est d'imaginer une route, un marché ou une porte de ville contrôlés par des hommes armés. Ils peuvent extraire l'obéissance, mais pas encore la légitimité. Le contrat social demande ce qui doit être ajouté pour que le commandement devienne un commandement légitime. Hobbes répond : un covenant dans lequel chacun autorise un souverain à agir en son nom, car seule une puissance commune peut garantir la paix. Locke répond : le pouvoir politique est un mandat accordé pour préserver la vie, la liberté et la propriété, et lorsque les dirigeants rompent ce mandat, le peuple peut retirer son consentement. Rousseau répond : la seule loi qu'un peuple libre puisse obéir est celle qu'il se prescrit à lui-même en tant que corps.

L'« état de nature » est le dispositif qui rend le contrat intelligible. Ce n'est généralement pas une affirmation sur l'anthropologie préhistorique. C'est une clairière philosophique, une manière de dépouiller l'autorité héritée afin que le lecteur puisse voir ce qui reste. Hobbes l'utilise pour montrer à quel point la vie est précaire lorsqu'il n'y a pas de pouvoir commun ; Locke l'utilise pour montrer que la liberté naturelle n'est pas la même chose que l'anarchie ; Rousseau l'utilise pour montrer comment la dépendance et l'inégalité peuvent corrompre une personne qui est par ailleurs née libre. L'état de nature est une expérience de pensée avec des dents : elle interroge ce que les gens se doivent les uns aux autres avant que les institutions ne leur disent.

L'accord lui-même change également de forme d'un penseur à l'autre. Chez Hobbes, le contrat est principalement entre les sujets, qui conviennent les uns avec les autres de soumettre leurs pouvoirs à un souverain ; le souverain n'est pas partie au contrat et ne peut donc pas le violer de la même manière. C'est l'une des caractéristiques les plus surprenantes de la théorie, car elle fait dépendre la légitimité d'un transfert de droit qui est presque irréversible. Locke, en revanche, traite la société politique comme un arrangement fiduciaire fondé sur le consentement, où le gouvernement est responsable des fins pour lesquelles il a été formé. Rousseau donne la version la plus radicale : chaque personne se donne à tous et se reçoit en retour en tant que membre d'un corps moral collectif.

Le pari conceptuel est que l'obéissance peut être transformée en auto-obéissance. Si j'ai accepté, directement ou indirectement, les règles sous lesquelles je vis, alors je ne suis pas simplement gouverné de l'extérieur. Je participe à la source de la loi. C'est pourquoi l'idée du contrat a été si attrayante pour les démocrates et les constitutionnalistes. Elle permet à la loi d'être à la fois contraignante et auto-imposée. Elle explique comment une personne peut être soumise à un État sans être simplement sa victime.

Mais ce même mouvement introduit une ambiguïté dangereuse. L'accord peut signifier un consentement réel, celui que l'on donne en signant un document. Il peut signifier un consentement tacite, celui qui est déduit de la résidence, de l'utilisation des routes ou de la jouissance continue des avantages. Il peut signifier un consentement hypothétique, celui qu'une personne rationnelle donnerait dans des conditions équitables. Chaque version renforce la théorie dans certains contextes et l'affaiblit dans d'autres. Le consentement réel est trop rare pour fonder des polities entières ; le consentement tacite peut être trop mince pour lier les dissidents ; le consentement hypothétique peut ressembler à un substitut philosophique à la vraie politique.

La puissance de l'idée réside en partie dans sa portabilité. Elle peut justifier l'autorité de l'État, les limites constitutionnelles, les droits de propriété, la désobéissance civile et la souveraineté populaire. Elle peut également être retournée contre le despotisme en insistant sur le fait que tout pouvoir non redevable aux gouvernés est une usurpation. Cette portabilité en a fait une arme politique dans les débats sur la révolution, l'empire et la réforme. Elle a également facilité les abus, car on peut invoquer le « consentement » tout en laissant les conditions de consentement profondément inégales.

Un exemple concret aide. Considérons une administration coloniale exigeant des impôts d'une population qui n'a pas de représentation, pas de véritable pouvoir de refus et pas de part dans l'élaboration des lois. Un théoricien du contrat peut demander si de tels sujets ont consenti d'une manière significative. Un autre exemple : un citoyen né dans un État qui l'éduque, la protège et la surveille peut être dit consentir tacitement en y restant, pourtant elle peut n'avoir aucune voie réaliste de sortie. La théorie doit décider si le consentement sans sortie est un consentement du tout. En posant cette question, le contrat social révèle ses enjeux durables.

Sa revendication centrale, alors, n'est pas simplement que le consentement compte. C'est que la légitimité est une relation morale, pas simplement un fait de commandement. L'autorité doit être justifiée comme quelque chose que nous pouvons considérer comme ayant été créée par nous-mêmes. Cette idée est désormais pleinement sur la table ; ce qui reste à voir, c'est comment les théoriciens classiques ont construit un monde politique entier sur elle, et comment chacun a payé un prix différent pour ce faire.