P. F. Strawson
1919 - 2006
P. F. Strawson a changé le débat sur le libre arbitre en refusant de le laisser commencer au mauvais endroit. Dans “Freedom and Resentment” (1962), il a soutenu que nos pratiques de responsabilité mutuelle reposent sur ce qu'il appelait les “attitudes réactives” : la gratitude, le pardon, le ressentiment, l'indignation, et d'autres formes de réponse interpersonnelle. Ce mouvement philosophique était désarmant car il déplaçait l'attention des métaphysiques abstraites vers l'architecture émotionnelle de la vie ordinaire. Au lieu de demander d'abord ce qui doit être vrai dans l'univers pour que la responsabilité morale existe, Strawson a demandé ce qu'est réellement la vie morale lorsque les êtres humains vivent avec, dépendent de, et blessent les uns les autres.
Ce mouvement révèle quelque chose sur son tempérament. Strawson n'était pas le genre de philosophe attiré par de grands systèmes ou par des théâtralités morales. Il préférait le grain de la pratique vécue à la certitude nette de la théorie, et il semblait se méfier de la tentation du philosophe de se placer en dehors de l'humanité et de la juger de haut. Son explication de la responsabilité suggère un esprit profondément impressionné par la texture sociale : par le fait que les gens ne sont pas simplement des causes et des effets, mais des participants à un champ moral partagé. La justification n'était pas simplement pragmatique. Strawson pensait que ces réponses ne sont pas des ornements optionnels ajoutés à la vie morale ; elles font partie de ce que cela signifie de prendre les autres au sérieux en tant que personnes.
Sa revendication centrale n'était pas que le déterminisme est faux, mais que même si le déterminisme était prouvé, les pratiques humaines qui rendent la responsabilité possible ne se dissolvent pas simplement. Nous ne devons pas, et ne devrions pas, abandonner les attitudes réactives en bloc, car elles sont tissées dans nos formes de reconnaissance, d'intimité, de blessure et de réparation. Ressentir du ressentiment, c'est enregistrer une revendication faite contre soi. Pardonner, c'est reconnaître et relâcher cette revendication. En ce sens, la philosophie de Strawson est moins une doctrine sur la causalité qu'une psychologie de l'attachement moral.
Pourtant, c'est aussi là que ses contradictions deviennent visibles. Strawson est souvent traité comme s'il avait montré que la métaphysique n'a pas d'importance. C'est trop simple. Il n'a pas aboli la question métaphysique ; il l'a subordonnée au fait préalable des relations humaines. Il disait, en effet, que peu importe comment le monde est finalement structuré, les gens doivent toujours répondre les uns aux autres. C'est une défense puissante de la vie morale ordinaire, mais cela peut aussi sembler être un refus de confronter ce que la justice pourrait exiger lorsque ces attitudes ordinaires sont déformées par la cruauté, le pouvoir ou la peur.
L'essai reconnaît cette tension à travers son attention à l'“attitude objective”, une position qui peut être appropriée envers les enfants, les personnes gravement handicapées, ou celles dont la relation aux autres est radicalement endommagée. Cette nuance est importante car elle montre que Strawson n'était pas naïf quant aux limites de la reconnaissance mutuelle. Il savait que certaines personnes sont traitées moins comme des agents que comme des cas, et que cela peut être justifié dans des circonstances particulières. Mais le coût de cette reconnaissance est aussi un avertissement : une fois que l'attitude objective s'étend au-delà de ses limites appropriées, les êtres humains deviennent plus faciles à gérer et plus difficiles à respecter.
La conséquence plus profonde du travail de Strawson est qu'il a fait paraître l'incompatibilisme moins comme un bon sens et plus comme une impatience théorique face à l'enchevêtrement de la vie humaine. Il a aidé à déplacer le compatibilisme d'un débat sur la structure causale à une philosophie de la relation interpersonnelle. Mais l'économie émotionnelle de son point de vue porte un fardeau caché. Si la responsabilité est enracinée dans nos attitudes réactives, alors ceux qui se voient systématiquement refuser la reconnaissance—par la cruauté, par le pouvoir institutionnel, par l'indifférence—en paient d'abord le prix. L'intuition de Strawson dignifie le sentiment moral ordinaire, mais elle expose aussi à quel point ce sentiment est fragile, et combien de la civilisation dépend de notre capacité à continuer de voir les uns les autres comme des personnes plutôt que comme des objets.
