Susan Moller Okin
1946 - 2004
La place de Susan Moller Okin dans l'histoire communautaire est celle d'une critique interne implacable : quelqu'un qui ne permettrait pas à la « communauté » de survivre en tant qu'abstraction réconfortante une fois que ses fonctionnements ordinaires sont examinés. Née en 1946 et formée en tant que philosophe politique, elle est venue à la philosophie avec un regard attentif à l'architecture cachée de la vie quotidienne. Sa préoccupation durable n'était pas la communauté en tant que lien idéalisé, mais la manière dont les familles, les écoles et les cultures distribuent discrètement le pouvoir. Si le communautarisme posait la question de ce qui nous rend socialement enracinés, Okin continuait à demander qui paie pour cet enracinement, et qui est invité à disparaître à l'intérieur.
Son livre le plus influent, Justice, Genre et la Famille (1989), a rendu la sphère privée politiquement lisible. Okin soutenait que la famille, loin d'être un refuge naturel contre la hiérarchie, reproduit souvent la hiérarchie sous sa forme la plus intime. Le foyer est l'endroit où le travail de soin est assigné, la dépendance est normalisée, et le travail des femmes est présenté comme de l'amour plutôt que comme du travail. Sa critique n'était pas un rejet de l'intimité ou de l'attachement parental ; c'était un rejet de l'innocence. Elle croyait que louer la vie familiale sans examiner ses inégalités internes était une forme d'évasion morale. Cette position était psychologiquement révélatrice : Okin était animée par une faible tolérance pour les sentiments qui apaisent la conscience tout en laissant les structures intactes.
Ce qui la rendait particulièrement redoutable était son refus de flatter les libéraux ou les communautariens. Les libéraux traitaient souvent la famille comme privée et donc en dehors de la justice ; les communautariens la considéraient comme génératrice de valeurs morales et donc au-dessus de tout soupçon. Okin a percé ces deux hypothèses. Elle insistait sur le fait que si les personnes sont formées par des rôles sociaux, alors ces rôles peuvent tout aussi facilement cultiver la domination que la solidarité. Entre ses mains, la « communauté » devenait un cas d'essai pour le pouvoir, et non un gage de vertu. La famille en tant qu'« école morale » était sa cible centrale, car elle posait la question de quel type d'école il s'agit lorsqu'un groupe est formé au soin et au travail émotionnel tandis qu'un autre groupe hérite de l'autorité et de la mobilité.
Le coût de cette intervention était substantiel. Pour ses admirateurs, elle exposait les angles morts genrés de la théorie politique avec une clarté revigorante. Pour ses critiques, elle semblait attaquer des institutions chères et des traditions culturelles que de nombreuses personnes vivaient comme des sources de sens et d'identité. Son projet plus large la plaçait également dans une position morale difficile : elle valorisait les biens de la relation, de l'appartenance et de la continuité culturelle, pourtant elle persistait à montrer à quel point ces biens sont souvent acquis par le biais de l'inégalité. Cette tension donnait à son travail sa force. Elle ne démolissait pas la communauté de l'extérieur ; elle diagnostiquait ses blessures de l'intérieur.
Sa critique avait des conséquences au-delà de la théorie féministe. Elle a forcé les penseurs communautariens à confronter une question qu'ils avaient souvent évitée : que se passe-t-il si les communautés qui façonnent le soi le déforment également ? Après Okin, tout compte sérieux sur l'appartenance devait aborder la domination interne, en particulier l'organisation genrée du soin. C'est pourquoi son influence reste si durable. Elle ne s'opposait pas seulement à la célébration de la vie sociale par le communautarisme ; elle rendait cette célébration moralement plus difficile à réaliser.
